Pommes de terre en Normandie

« Planter les pommes de terre quand les lilas sont fleuris pour être sûrs qu’elles réussissent. On le faisait pendant la guerre de peur de manquer. » Mézidon (14)

Ancienneté de la pomme de terre en Normandie

L’introduction de la pomme de terre en Normandie s’est longtemps heurtée à la sage méfiance des paysans… Les efforts de l’agronome rouennais François Mustel, qui fait les premiers essais de culture près de Lisieux en 1766, et le Traité de la pomme de terre publié par Sir John de Crèvecœur en 1782 n’ont pas réussi à convaincre tout de suite la population. Il faut attendre 1840 pour que la pomme de terre ou « morelle tubéreuse » soit enfin adoptée.
« 1770 et 1773 furent des années de grande disette. Les Académies de province s’émurent et organisèrent des concours sur les moyens d’y remédier. […] Une expérience […] eut lieu à Saint-Aubin-de-Scellon [27] près de Lisieux avec Réville, curé de la paroisse, qui cultiva des pommes de terre en suivant les conseils de Mustel. Une acre plantée lui rapporta 2.160 livres. Lui aussi fabriqua du pain économique. » D’après A. Dubuc, « La culture de la pomme de terre en Normandie avant et depuis Parmentier », Annales de Normandie, Vol. 3, n° 1, janvier 1953, p. 50 – 68.
À Saint-Aubin-de-Scellon, apposée au mur du cimetière, une plaque rappelle les qualités du curé Jean Réville.
À la suite de la terrible famine de 1812, l’administration promet médailles et primes aux producteurs. À Lisieux, un certain Heuzard Lacouture, brasseur de bière de son état, en cultive 18 000 pieds dont il vend la récolte à bas prix au son du tambour. Nous sommes en 1817. Rien n’y fait. Il faut attendre 1830 pour voir la pomme de terre prendre place parmi les végétaux les plus cultivés, souligne l’Annuaire de la Manche de 1829.

Plaque tombale du curé Jean Réville (Photo Willy Franchet)

Traité de la culture de la pomme de terre

D’un long voyage en Amérique, Sir John de Crèvecœur revient convaincu de tout le bien que les Normands pourraient tirer de la culture de la pomme de terre. Michel Guillaume Jean de Crèvecœur dit J. Hector St John, est né à Caen le 31 janvier 1735 et mort à Sarcelles le 12 novembre 1813. Cet écrivain américano-normand écrit dans son traité  :  « De toutes les jouissances humaines, il n’y en a point peut-être de plus douces, ni de plus précieuses que celles qui résultent du bonheur d’avoir introduit la connaissance de légumes… »    « Différentes manières de cultiver les pommes-de-terre : sur le gazon comme en Irlande ; plantées en rang de céleri dans les jardins ; au bout des grands sillons des champs ; au pied des choux ; sur un bois nouvellement coupé (comme traditionnellement ce qui se fait pour les fèves en Normandie). » D’après Sir John de Crèvecœur, Aux habitants de la Normandie – Traité de la culture des pommes de terre et de différents usages qu’en font les habitants des États-Unis d’Amérique […], Leroy, Caen, 1782, 72 p.

Schéma de "Leçon de choses", 1920

 

D’autres essais

En 1869, le Dr Lemercier rapporte des États-Unis 21 greffons de pommes américaines. Pour les préserver durant la traversée, les greffons ont été piqués dans des pommes de terre d’une variété achetée à Boston appelée ‘Early Rose Les tubercules sont alors plantés dans des jardins à Menneval, à Saint-Aubin-d’Écrosville et à Bernay. En septembre 1873, cette pomme de terre est présentée à l’Exposition d’horticulture de Bernay et puis disséminée en Normandie. Bulletin de la société d’horticulture et de botanique du centre de la Normandie, Lisieux, Tome II, n°2, 1873, p. 61.
Early rose’ figure au catalogue du cultivateur grainier de Caen, A. Lenormand, au printemps 1901.
À l’occasion de la 33e exposition du 1er au 8 octobre 1887, la Société d’horticulture du Havre présente une pomme de terre venue de Patagonie pouvant supporter -10 degrés. Cette espèce n’aura cependant pas d’avenir en Normandie.

Variétés de Normandie

« Au concours de la Société d’horticulture de Lisieux à Saint-Pierre-sur-Dives, les 27 et 28 juillet 1901 : Pierre Farcis, horticulteur à Biéville expose 90 variétés de pomme-de-terre. » Bulletin de la Société d’horticulture et de botanique du centre de la Normandie, Lisieux, Tome IX, n°1, 1901.

 

Ci-contre la ‘Bleue de la Manche’

La ‘Bleue de la Manche ou Violette de Cherbourg a été conservée dans les fermes de l’ancienne Basse-Normandie.

« Mes parents l’appelaient la ʺcornette de la Mancheʺ. » Témoignage bourse d’échanges, 2011.

 

LaMazurienne,

à chair blanche et peau sombre, est une « variété ancienne cultivée principalement sur le bord de mer à l’Ouest de CHERBOURG ».
Voir   https://www.semeurs.net/fiche.php?NumFiche=6855 [consulté le 19 mai 2021]. 

La 'Mazurienne' à chair blanche et peau sombre

 

La Reine des cuisines’
avait été identifiée lors d’inventaires réalisés avec le musée de la Ferme du Cotentin (50) en 1998.
Elle est aujourd’hui retrouvée.

‘Œil bleu’ ou Trois yeux bleus’, région de Saint-Pierre-sur-Dives, surtout réservée à la soupe.

Institut de Beauvais. Catalogue A. Lenormand, Caen, 1901.

Usages de la pomme de terre

« Des gens tuaient des merles, les plumaient. Puis ils en fourraient des pommes de terre cuites au four. » Recette collectée par Jacky Maneuvrier, Histoires et traditions populaires, Le Billot.
« Dans les années 1930-1940, on en cultivait des étendues de cette pomme de terre ‘Bleue de la Manche’. On les donnait chaudes aux vaches : elles aimaient ça. » Témoignage, dame Flers.
Recette du fromage de pomme de terre : faire bouillir les pommes de terre. Puis les piler jusqu’à ce qu’elles soient réduites en pâte. Pour 5 kg de cette pâte, ajouter 1 kg de lait aigre, sel, poivre. Pétrir. Laisser reposer 3 à 4 jours. Puis repétrir. Former des fromages et laisser égoutter sur des claies. Puis les faire sécher à l’ombre. Les mettre dans des grands pots pendant 15 jours. Le Normand, Almanach de Lisieux et du Pays lexovien. Emile Piel, Lisieux, 1868.
« M. de Maussion nous a fait goûter du pain qu’il avait lui-même fait en employant le fruit tout entier. Ce pain, quoiqu’un peu moins blanc que celui de belle farine de blé, était cependant d’un goût fort agréable. » Annuaire de l’arrondissement de Falaise, 6e année, Levavasseur, Falaise, 1841, p. 38.
« Mes parents cultivaient la ‘Bleue de la Manche’. Elle était servie en rondelles autour des crudités, carottes râpées, tomates. » Cherbourg, 1940.
« Mes parents cultivaient la ‘Bleue de la Manche’. Elle servait à décorer les plats d’entrée. Elle était bonne ! Transmise par un ancien d’Ouilly-le-Basset, lieu-dit La Goubignière. » Pont–d’Ouilly, 1960.
« Ma mère cuisinait la ‘Bleue de la Manche’ en purée. » Témoignage années 1940, Équeurdreville (50).

À rechercher

Nous recherchons les variétés suivantes collectées auprès de témoins ou proposées dans les catalogues de cultivateurs grainiers normands :

  • Entre Elbeuf et Pont-Audemer (27), on a cultivé une pomme de terre appelée « charbonnière ». Témoignage recueilli lors d’une conférence à la Fête de l’ortie, La Haye-de-Routot (27), 2000.
  • La Ronde précoce de Caen. A. Lenormand (cultivateur grainier), Catalogue général de graines et plantes, Caen, 1909. (Coll. Montviette Nature)  
  • La pomme de terre Talus, autrefois cultivée près de Bayeux sur talus sous des tas d’herbe fauchée, sans terre. Témoignage recueilli en 2004.
  • Abondance de Montivilliers « Tubercules jaunes, chair jaune, variété excessivement productive ». E. Rosette, Catalogue de graines & plantes, Caen, 1928. (Coll. Montviette Nature)
Catalogue A. Lenormand, Caen, 1901.
Catalogue E. Rosette, Caen, 1928.