Archives pour la catégorie Plantes cultivées

Melon de Honfleur – Éléments d’histoire

Les historiens situent l’introduction des melons en Normandie au XVIe siècle. Près de Cherbourg (50), Gilles de Gouberville, écrit dans son Journal avoir reçu le 19 août 1549 en cadeau de son boucher un « pompon » (ou pepo pour melon). Cependant, les données historiques sur les débuts de sa culture sont fragmentaires. Quelques traces et représentations éclairent sur sa présence en Normandie.

À Lisieux, Claude Lemaître, spécialiste des céramiques du Pays d’Auge, avait recueilli un épi de faîtage couvrant un manoir du XVIIe siècle et représentant un melon de forme comparable au melon de Honfleur.

Dans un autre manoir proche de Lisieux, les portes de la salle sont surmontées  d’une imposte représentant, chaque fois au milieu d’autres fruits, un melon de Honfleur. Décors datés de la fin du XVIIIsiècle. 

Cliché Jean Bergeret, revue Le Pays d’Auge.
Cliché Jean Bergeret, revue le Pays d'Auge

 

« 1769-1784. […] Avis d’expédition de fournitures, notamment de melons de Honfleur. » Fonds de l’intendance de la Généralité de Rouen et de ses subdélégations, C.1080.

« L’article de M. Montaigu est trop long pour être rapporté ici, et une analyse ne le ferait pas assez connaître. Nous dirons donc seulement qu’à [ …] Honfleur […] on y voit souvent des melons de 30 livres et plus; qu’à Lisieux on plante chaque année de 50 à 60 mille pieds de melons, qui produisent de 100 à 120 mille fruits; qu’à Honfleur chaque pied de melon rapporte 12 à 15 francs dans les bonnes années. »
Bulletin des sciences agricoles et économiques, Vol. 14, 1830, p. 167.

Vente de melons, marché de Lisieux, carte postale vers 1910

« Culture des melons à Honfleur.
La culture des melons n’est pas toujours chose facile à exécuter, et tous les propriétaires de jardins, quelle qu’en soit l’étendue, veulent à tout prix, et avec grande dépense de peine et d’argent, avoir des melons bons à manger, pour en offrir au besoin à leurs amis. On conçoit aisément qu’il doit en être ainsi d’un fruit qui offre, pendant tout l’été, un met rafraîchissant et agréable au goût, surtout quand on réussit aussi bien dans ce genre de culture qu’on le fait dans quelques localités, comme Honfleur, Pont-Audemer, etc., où elle se pratique en grand, et est l’objet d’un commerce considérable avec la France et l’Angleterre. […] Le véritable melon de Honfleur est à chair rouge, brodé, allongé et à côtes. Les jardiniers de Honfleur ont depuis quelque temps abandonné cette première espèce pour donner la préférence à un melon qui a les mêmes caractères. Cette variété, qui produit beaucoup plus l’autre, est un peu plus arrondie. On s’accorde à reconnaître que M. Thierry est le plus fort jardinier de Honfleur : il a jusqu’à 500 cloches tous les ans. Les melons de Honfleur sont vendus pour Caen, Rouen, le Havre et Paris. »
L’Agriculteur praticien ou Revue progressive d’agriculture, de jardinage, d’économie rurale et domestique, 1844,      p. 180-181.

« Examinons avec un soin particulier, tout près de l’embouchure de la Seine les cultures jardinières des environs de Honfleur ; voici une culture que nous rencontrons pour la première fois ; ce sont des melonières de plusieurs hectares, en pleine terre. Goûtons au hasard un de ces cantaloups ; nous le trouvons peu inférieur aux produits de la culture savante des maraîchers parisiens. Nous apprécions ce qu’il faut de soin et de travail pour arriver à ce résultat sous ce ciel brumeux, sous ce climat océanique, sur cette terre où le fruit de la vigne refuse de mûrir. Le prix élevé de toutes les denrées en Angleterre permet aux melons de Honfleur de paraître avec avantage sur les marchés de l’autre côté de la Manche, en dépit des frais de transport et des droits d’entrée qu’ils ont à supporter. Grâce à ce débouché, la culture du melon en pleine terre se soutient et même s’étend aux environs de Honfleur, surtout depuis que le calicot remplace le verre pour les abris indispensables au jeune plant de melon. »
Maison rustique du 19e s, Encyclopédie d’agriculture pratique, Tome V, Horticulture, Paris, 1844, p. 423.

La Société d’agriculture, sciences et arts de la Sarthe vote une somme de soixante francs pour achat de graines potagères qui seront distribuées aux jardiniers maraîchers du Mans et de la banlieue. Parmi ces graines achetées à la maison Vilmorin, on trouve quatre paquets de melon de Honfleur.
Bulletin de la Société d’agriculture, sciences et arts de la Sarthe, Le Mans, 1852, p. 27.

Dans sa séance du 10 mars 1863, le comité de culture maraîchère de la Société d’horticulture de la Haute-Garonne reprend dans son ordre du jour la culture du melon.
« Quant aux Melons, dont des graines furent données au comité en 1857, l’absence d’une partie des horticulteurs ou des amateurs auxquels ces graines furent distribuées prive le
comité de renseignements sur plusieurs d’entre eux. Cependant, des indications peuvent être fournies sur un certain nombre par quelques membres du comité, et il importe de consigner ici les résultats des essais qui ont été faits.
Le Melon de Honfleur a été cultivé par M. Vidal; il est gros, mais peu productif, facile à pourrir et d’un goût médiocre. »
Annales de la Société d’horticulture de la Haute-Garonne, Toulouse, 1863, p. 233.

« Aux environs de Honfleur, près de Ficquefleur il existe une assemblée dite de la Saint-Gorgon que l’on désigne sous le nom de « Foire aux melons«  et qui se tient en septembre. » « L’Echo Honfleurais du 2 mars 1910 évoque les foires de Guibray (Falaise) où le melon de Honfleur était présent et précise : « La place Saint-Gervais ressemble à un arsenal : les melons guerriers y sont rangés en ordre et chaque marchand en dispose de plus de 5 à 600. On voit alors les visiteurs retourner à leur maison et porter le fruit sous leur bras. »
Françoise Lecoq, « Le melon de Honfleur », Bulletin de la société des marins de Honfleur, mai 1999, p. 48.

Le melon est à maturité début septembre. Il est alors vendu sur les marchés et expédié vers Paris : « On amenait les melons sur de la paille dans les charrettes jusqu’à la gare de Saint-Martin-de-Bienfaite. » Enquête pour exposition « À la fortune du pot », Espace culturel Les Dominicaines, Pont-L’Évêque, 2000. De là, ils partent pour Lisieux pour être ensuite expédiés vers les marchés parisiens. 

La foire des melons de la Saint-Gorgon avait lieu le dimanche le plus près du 9 septembre à Saint-Julien-de-Mailloc (14) : « Ce jour-là, de grand matin, les charrettes arrivent chargées de melons calés sur de la paille pour qu’ils ne se choquent pas. On les étale sur l’herbe dans le champ en contrebas de la chapelle. On s’acquitte d’un droit de place de 25 centimes. Chaque producteur trône au milieu de ses melons disposés parmi des feuillages. À Saint-Julien-de-Mailloc, les melons s’étalent par tonnes ! » « C’était aussi une fête foraine : il y avait des jeux. Un grand jeu de quilles en bois. Il fallait requiller les quilles pour se faire des sous. Il y avait plein de melons. Les melons sucrins d’Honfleur peuvent peser jusqu’à 10 livres. Même aussi gros, ils sont savoureux et sucrés. »
Enquête Mme Perreaud, 2010.  

Affiche Foire Saint-Gorgon, Saint-Julien-de-Mailloc (14), 1836, Archives départementales du Calvados

Dans un catalogue des végétaux cultivés à la pépinière du gouvernement à Alger, on trouve à la suite des melons cantaloups les melons suivants :
« MELON 1 brodé, à chair rouge. 2 de Cavaillon. 3 de Malte ou des Bédouins. 4 à chair blanche, écorce jaune. 5 moscatello de Loisel. 6 de Honfleur. 7 blanc de Dolo. 8 vert d’Espagne, chair blanche. 9 sucrin de Tours. 10 d’Archangel. 11 de Cassabar. 12 d’Égypte. 13 de Cincinnati. 14 de Coulommiers. 15 brodé de Ténériffe. 16 alongé de Virginie, ou ananas d’Amérique. 17 chaté. »
Auguste Hardy, Catalogue des végétaux cultivés à la pépinière centrale du gouvernement à Alger, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1850, p. 63. 

Catalogue des végétaux du gouvernement d'Alger, 1850

Melon de Honfleur – Étonnant melon

Melon ‘Sucrin de Honfleur’, ‘melon de Lisieux’ ou ‘de Notre-Dame de Courson’ : ce fabuleux melon était cultivé en plein champ en Normandie.
Jusqu’en 1914, le melon ‘Sucrin de Honfleur’ était cultivé sur les coteaux les mieux exposés au soleil autour de Lisieux, Honfleur, dans toute la vallée de l’Orbiquet (14) et jusque dans l’Eure (27).
Cette plante singulière a fait l’objet de très nombreuses publications, précises et finement détaillées, regroupées dans ces articles.
Pourra-t-on en retrouver la variété originale ? 

Derniers témoignages 
Affiche Foire Saint-Gorgon, Saint-Julien-de-Mailloc (14), 1836, Archives départementales du Calvados

À Beuvillers (14), Louis se souvenait en 1987 d’avoir goûté ce fruit peu après la Seconde Guerre mondiale : « Je me souviens : sa chair orangé foncé était très sucrée. »
À Tordouet, un ancien éleveur réservait le fumier de ses moutons pour la culture du melon de Honfleur. Enquête professeur Pierre-Noël Frileux, UFR Rouen, 1991

À Saint-Pierre-de-Mailloc, l’épicière avait gardé le souvenir de la foire de la Saint-Gorgon « dans le champ près de la chapelle des Quatre Mailloc. » Enquête 1992

« Les melons sucrins d’Honfleur peuvent peser jusqu’à 10 livres. Même aussi gros, ils sont savoureux et      sucrés» Enquête Pays de l’Orbiquet, 2009

« Ma grand-mère me parlait toujours des cantaloups. Elle en cultivait dans son jardin. Elle faisait un compost, et dessus elle cultivait des melons. Elle devait garder ses graines d’une année sur l’autre. C’était bon. Ils n’étaient pas couverts, ils descendaient par terre. On appelait ça faire une couche. Enquête Pays de l’Orbiquet, juin 2010

En 1937, les semences de melon de Honfleur sont encore au catalogue du grainetier Heusse, rue Pont-Mortain à Lisieux. Coll. Montviette Nature 

Extrait catalogue Heusse, Lisieux, 1937
Description 

Depuis le XVIIIe siècle, la culture du melon sucrin de Honfleur en plein champ et la taille exceptionnelle de son fruit ont marqué les curieux et inspiré de nombreux auteurs : agronomes, écrivains, illustrateurs…

M. Mustel, dans son Traité théorique et pratique de la végétation, dresse une liste des meilleures espèces de melons et cite le : « Melon d’Honfleur assez semblable au précédent [melon Morin], mais plus gros ; on le cultive en pleine terre dans une gorge à Honfleur, où il réussit parfaitement; mais il n’en est pas toujours de même dans les jardins. »
François-Georges Mustel, Traité théorique et pratique de la végétation contenant plusieurs expériences nouvelles & démonstratives sur l’économie végétale & sur la culture des arbres, Tome 4, Rouen et Paris, 1784, p. 523.

Michel Vivier, agronome et auteur de nombreuses notes sur le sujet, pensait que la description du « Gros Maraîcher » dans le Traité des jardins de Louis-René Le Berryais était celle du melon de Honfleur :
« Melon-Morin, Gros Maraicher […].  Ce melon est plus hâtif & plus gros que le précédent [Melon commun, Melon Maraicher], de forme sphérique, marqué à l’œil d’une espèce d’étoile ; la broderie de sa peau est très-relevée, sur un fond vert tirant sur le noir. Sa chair est fort épaisse, rouge, sucrée & vineuse. »
Louis-René Le Berryais, Traité des jardins, ou le nouveau de la Quintinye, Vol. 2, Jardin potager, Nouvelle édition, 1785, p. 281.

« MELON DE HONFLEUR , en Normandie, où on le cultive en pleine-terre, dans une gorge sablonneuse & très chaude : Cucumis Melo subrotundus, reticulatus, maximus. Un peu moins rond que le Morin, il est un tiers au moins plus gros ; sa chair, très-épaisse, d’un jaune rougeâtre, est couverte d’une écorce dont la broderie est lâche, souvent peu épaisse, & qui laisse soupçonner des côtes. Cette chair est fondante, très-aqueuse , bien sucrée, d’une saveur exquise quand le Melon rencontre le grain de terre qui lui convient, & l’exposition brûlante qu’il exige. »
Jean-Jacques Fillassier, Dictionnaire du jardinier françois, Tome 2, Paris, 1789, p. 32.

« Melon d’Honfleur, long, très-gros, à côte, chair rouge, vineux. Il n’est pas hâtif, il mûrit en Août et Septembre. Bon fruit, bois très-vigoureux. Il réussit en pleine terre dans des années favorables. »
Étienne Calvel, Du melon, et de sa culture sous châssis, sur couche et en pleine terre, A.-J. Marchant, Paris, 1805,     p. 33.

« Melon d’Honfleur. C’est un superbe melon, très gros, bien fait, ordinairement allongé, à larges côtes régulières, peu enfoncées, bien brodées. Sa chair n’est pas très fine, mais elle est pleine d’eau et de fort bonne qualité. »
Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique […] ou Dictionnaire raisonné et universel d’agriculture, Tome 8, LIC-MYR, Déterville, Paris, 1809, p. 275-276.

Planche « Melon Morin, Melon de Honfleur et Melon de Langeais » Fonds Muséum d'histoire naturelle de Rouen

Melon d’Honfleur […]. Fruit plus allongé que le précédent [Melon de Langeais], auquel il ressemble quant au surplus du facies, excepté par l’attache du pédoncule, qui est beaucoup plus resserrée. Son bois est moins vigoureux. On voit de ces fruits très-gros et pesant de 30 à 40 livres. On lui laisse 2 ou 3 fruits. Moins tardif que le Coulommiers. Culture sur couche en tranchée sous cloches et sous papier. »
Aîné (Pierre Joseph ou Hector) Jacquin, Monographie complète du melon : contenant la culture, la description et le classement de toutes les variétés de cette espèce, suivies de celles de la pastèque à chair fondante, avec la figure de chacune dessinée et coloriée d’après nature, Rousselon et Jacquin Frères, Paris, 1832, pl. IV et p. 149.
(Fonds Muséum d’histoire naturelle de Rouen – Réunion des Musées métropolitains – Métropole Rouen Normandie) 

MELON DE HONFLEUR. […] Fruit très gros, allongé, à côtes assez marquées, finement brodé sur toute la surface, prenant à maturité une couleur jaunâtre un peu saumonée. Chair orange assez épaisse. La longueur du fruit peut atteindre facilement 0,35 m à 0,40 m, et la largeur 0,20 m ou 0,25 m. Quand il est bien venu, la qualité en est souvent excellente. Maturité demi-tardive. C’est, avec le Melon Cantaloup noir de Portugal, le plus volumineux de tous les melons cultivés sous notre climat. Il est également remarquable par sa très grande rusticité. »
Vilmorin-Andrieux et Cie, Les Plantes potagères, Description et culture des principaux légumes des climats tempérés, Vilmorin-Andrieux et Cie, Paris, 1883, p. 337.

« Melon de Honfleur. Fruit développé, allongé, brodé, à côtes assez marquées, vert pâle ; chair rouge orange, un peu grossière et un peu fade. Ce melon est cultivé avec succès en pleine terre bien exposée sur les côtes de Normandie ; il  est  très  rustique mais un peu      tardif. »
Gustave Heuzé, Cours d’agriculture pratique,  Les plantes légumières cultivées en plein champ […], Deuxième     édition, Paris, 1898, p. 308. 

Illustration Dufour de Villerose

« Melon de Honfleur, […], très-gros, ovoïde, très-allongé, à côtes bien marquées. épaisse broderie grise ; même qualité que le Coulommiers ; très-bon ; tardif comme tous les gros melons en général ; très-rustique. »
Dufour de Villerose, Culture du melon, Méthode simple et précise pour obtenir des melons d’une grosseur extraordinaire d’une qualité et d’un goût exquis, 4e édition, Auguste Gouin, Paris, 1856, p. 75.

A Vimoutiers (61) « …Tous les maraîchers en cultivent en grande quantité : Mr Le bugle  (Auguste) n’en a pas moins de 120 panneaux et 72 cloches ; une espèce locale  désignée sous le nom de Melon de Courtonne y est préférée tant à cause de sa qualité que de sa rusticité. »
Bulletin société d’horticulture de l’Orne, 1896. (Recherches Valérie)

Melons, catalogue Le Paysan, 1947, coll. Montviette Nature

Histoire du ‘Proudon’ et du ‘Prédome’ 

« Cette variété est aussi connue des vieux jardiniers du Cotentin sous le nom de « Prudent » ou « Prudon ». Il rappelle une variété normande le ‘Petit carré d’Hérouville’ », explique Georges Salliot, président de l’association des Jardins familiaux de Saint-Lô en 2006 en confiant quelques gousses de son précieux haricot aux guides du Jardin Conservatoire de Saint-Pierre-sur-Dives. 

Les gousses déposées au Jardin Conservatoire en 2006

Une fiche descriptive accompagne les gousses confiées au Jardin Conservatoire :

  • C’est une variété grimpante qui monte à deux mètres environ.
  • Ses gousses en grappes de quatre à huit éléments ont une dizaine de centimètres de long.
    Les renflements dus aux grains apparaissent rapidement mais le haricot reste tendre jusqu’à un état très avancé de sa maturité.
  • Le ‘Proudon’ est une variété remontante. Il produit une seconde fructification, certes moins abondante que la première, en fin d’été. 
Ses grains blancs peuvent être conservés...
Prudon, Proudon, Prodommet et ‘Blanc de Maltot’

Depuis 2006, Montviette Nature interroge les personnes ressources. Il est connu et réputé bien au-delà du Cotentin. Un couple âgé venu de la Mayenne a apporté à Montviette Nature des graines d’un haricot que leur famille cultive depuis plus de soixante-dix ans : le ‘Prodommet’.
Le conservatoire de la ferme de Sainte-Marthe conservait dans ses collections un ‘Blanc de Maltot’. Cultivés tous dans les mêmes conditions, il s’avère qu’ils sont parfaitement semblables. Reste à mener maintenant une recherche génétique. 

Et le ‘Prédome’ de Vilmorin et le ‘Prédome’ de Louis-René Le Berryais ?

Au XIXe siècle, dans l’ouvrage Les plantes potagères de Vilmorin-Andrieux est décrit un haricot ‘Prédome à rames’ appelé aussi « haricot Prudhomme, H. Prodommet, Pois anglais à rames ». Il est précisé que « Le H. Prédome est une des meilleures de toutes les variétés sans parchemin ; la culture en est très répandue en France, surtout en Normandie où il en existe deux ou trois formes qui diffèrent légèrement les unes des autres par les dimensions de la cosse et du grain. La maturité en est demi-tardive. »
En 1785, l’agronome Louis-René Le Berryais rédige un manuscrit sur la culture des haricots conservé à la bibliothèque patrimoniale de Avranches. Il y décrit un ‘Prédome blanc’ à rames : « haricot blanc sans parchemin. C’est le plus estimable de tous les haricots blancs. Il est d’un fort grand produit. Ses cosses petites, très nombreuses n’ont aucun parchemin, et sont comestibles jusqu’à ce qu’elles soient presque complètement sèches… »
En 1806, il complète son manuscrit par une série de quarante-neuf planches. La planche V, figure 2 montre le haricot ‘Prédome’.

Planche V, figure 2, Manuscrit sur les haricots, L.R.Leberryais, bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Le transmettre

Il semble que ces descriptions se rapportent aux différentes variétés collectées depuis plus de trente ans en Normandie. Variété intéressante, savoureuse et facile à cultiver, il est important de la conserver et de la transmettre :
« Parce qu’il n’existe pas dans le commerce, ce légume exceptionnel doit être sauvé de la disparition. Gardez de la graine pour en offrir à d’autres jardiniers. Ils vous remercieront surtout quand ils les auront goûtés. Il faut sauver le haricot ‘Proudon’ ! » Richard Catherine et Georges Salliot (association des Jardins familiaux de Saint-Lô). 

‘Pont-Audemer’ le haricot de Claude

« Croyez-vous qu’on pourrait retrouver le ‘Coco de Pont-Audemer’ ? Nous, maraîchers, l’avons cultivé et vendu sur les marchés de Lisieux et de Cabourg. »
1994. Claude Mesnil, président de la Société d’horticulture et de botanique du centre de la Normandie, ancien « maraîcher de ceinture » à Lisieux puis au Breuil-en-Auge (14), s’adresse à Montviette Nature pour retrouver ce haricot qu’il appréciait tant.
1997. Après trois ans de recherches, le haricot est enfin retrouvé dans l’Eure auprès d’un jardinier amateur. Claude est formel : c’est bien celui qu’il a cultivé. Il en reprend la culture pour maintenir la variété et aider Montviette Nature à la diffuser.  

Claude et Colette ont exploité 60 ares à Lisieux puis au Breuil-en-Auge. Cliché famille Mesnil.
 « Mes parents récoltaient pas mal de graines. »

« Je suis né à Norolles en 1931. Mes parents étaient jardiniers. Mon grand-père, avant 1914, était jardinier à la Monteillerie. Du côté de ma grand-mère, ils étaient six enfants, tous jardiniers : un au jardin public, un au jardin de l’hôpital… J’étais au travail à quatorze ans chez mes parents. À Lisieux, on a exploité 60 ares avec coffres et châssis jusqu’en 1965. On a été expropriés. On a cherché un terrain avec une bonne terre à proximité. Au Breuil-en-Auge, on a trouvé une terre de gros sable et d’alluvions. On a monté une serre légumière de 2000 m2 et tout le restant en plein champ, en versant nord-sud. Le Douet du Mieux a fourni de l’eau même pendant la sécheresse de 1976. »
Claude et son épouse Colette cultivent des variétés normandes, comme le ’Poireau de Carentan’ « mais devenu trop court pour la clientèle », le « pois » ‘Petit carré de Caen’… « On avait un hectare et demi d’exploitation. C’était rentable. »  « Mes parents récoltaient pas mal de graines. »
Pour la récolte des haricots : « Il y avait des tâcherons, des cueilleurs qui faisaient les vendanges, la saison en montagne, les cueillettes de cerises, de fraises, de fruits. Ils arrivaient en voiture et leur caravane. Ils cueillaient les haricots chez nous. »
« Après le marché de Lisieux, on a décidé de faire les marchés sur la côte, à Cabourg puis Dives-sur-Mer. Sur la côte, les clients aiment la marchandise fraîche, belle et bonne. On présentait les légumes dans les paniers à pommes de mon père en châtaignier. » 

Colette vend trois variétés de haricots au marché de Cabourg
Le ‘Pont-Audemer’

Le haricot que Claude et Colette ont cultivé sous le nom de ‘Pont-Audemer’ est un haricot nain, à feuillage vert moyen, à fleur blanche. La gousse large, d’abord verte, se marque rapidement de stries rougeâtres. En mûrissant, la gousse jaunit, les stries deviennent d’un rouge plus vif. Le grain : les gousses longues, droites contiennent de six à dix grains. Grain beige fauve dessiné de stries d’un rouge brun violacé. Exposé à la lumière, le grain brunit et se teinte d’une couleur rouille foncé. Il se consomme entre vert et sec. 

Pas de trace écrite du ‘Coco de Pont-Audemer’

Le ‘Coco de Pont-Audemer’ était cultivé autour de Lisieux et dans l’Eure, sous cette appellation. Mais le nom de ‘Coco de Pont-Audemer’ n’est jamais référencé dans les catalogues des semenciers nationaux, ni chez les cultivateurs grainiers normands. Alors comment l’identifier ? 

 

La piste du manuscrit d’Avranches

La bibliothèque patrimoniale d’Avranches conserve un manuscrit de l’agronome Louis-René Le Berryais (1722-1807) sur les haricots connus au XVIIIe siècle*. Parmi une dizaine de haricots nains dits « haricots suisses », à noter la description du ‘Suisse rouge’ : « Phaseolus humilis albus e rubro variegatus cylindrus. Haricot Nain / nain blanc suisse marbré de rouge : de tous les haricots suisses, celui-ci est le plus beau. Il est très hâtif ; et produit des cosses étroites, mais longues de six à sept pouces, garnies de fèves longues de neuf à dix lignes, cylindriques, marbrées de rouge sur fond blanc. »
* Signalé par Michel Vivier et mis en lumière par Antoine Jacobsohn dans son ouvrage Du fayot au mangetout, L’histoire du haricot sans en perdre le fil, Éd. du Rouergue, 2010. À lire : la biographie de Le Berryais sur le site Wikimanche

Planche XLIX, figure 1, Manuscrit sur les haricots, L.R. Leberryais, Bibliothèque patrimoniale Avranches (50)

Le haricot ‘Suisse rouge’ 

En 1891, Vilmorin-Andrieux fait une rapide description d’un haricot ‘Suisse rouge’: « Plante vigoureuse ramifiée, mais ne filant ordinairement pas ; feuillage raide pas très grand ni très ample, uni, d’un vert un peu grisâtre. Grain allongé presque droit, marbré de taches lie de vin, généralement allongé formant des stries longitudinales sur un fond rouge pâle. »
Il est produit chez deux cultivateurs-grainiers à Caen : A. Lenormand en 1901 et I. Sénécal en 1921 sous le nom de ‘Suisse rouge’.
Aux États-Unis, le haricot ‘Improved Goddard’ ou ‘Boston Favorite’ est très proche du ‘Coco de Pont-Audemer’.
Peut-être que de nouveaux documents d’archives et des recherches plus fines permettront d’identifier formellement ce mystérieux ‘Coco de Pont-Audemer’… 

Catalogue Vilmorin 1944, haricot Suisse rouge
En 1997, Claude a retrouvé le 'Coco de Pont-Audemer'...

En mai les muguets

Au 1er mai, le muguet est cueilli au jardin ou dans les bois. Au jardin, il est blanc, quelquefois rose et exceptionnellement  double. Dans les bois, sa cueillette est désormais réglementée, car il y est de plus en plus rare.
« Le geste de s’offrir un brin de muguet est apparu longtemps après la guerre. Ici, dans les campagnes, ça ne fait que depuis 20 ans. » Madeleine,  1998.

Au jardin

« Le muguet, il faut que ça se plaise et en février, il faut lui mettre un peu d’humus. » Thiéville
« J’ai vu jusqu’à  quinze clochettes par tige. Dans un coin du mur, j’avais du muguet rose. Je lui mettais du marc de café. J’en avais à couper à la faux. Pour l’entretenir, il faut arracher l’herbe sale à la main. Jamais avec un outil ! » Thiéville
« On portait les premiers brins de muguet à la Vierge. » Mais à Vieux-Pont-en-Auge : « Notre  brave curé n’en voulait pas, parce que ça sentait trop fort. Surtout quand l’église est fermée» raconte Madeleine.

Trois muguets
Muguet double recueilli à Montpinçon (14)
Un rare muguet à fleur double

Recueilli par l’association Montviette dans un jardin à Montpinçon (14), ce muguet double et à la corolle légèrement colorée mérite d’être sauvegardé et développé.

Il est déjà décrit au XVIIIe siècle : « Je ne parle point ici du muguet ordinaire, dont les bois sont pleins : il vient ordinairement sans culture. L’espèce en question demande plus de culture, étant très-rare. Nous en devons la découverte au Frère Didace, Récolet, qui étoit habile homme en fait de fleurs. On le plante en bonne terre & en belle exposition : on le multiplie de plant enraciné au mois de Septembre. »
Description de  Louis  Liger, La nouvelle maison rustique, ou Économie rurale, pratique et générale de tous les biens de campagne, Tome second, Libraires associés, Paris, 1790, p. 241

En Normandie dans les bois

Le muguet sauvage,  Convallaria majalis, Liliaceae, est absent du Cotentin. Autrefois très commun dans les bois du Pays d’Auge et de l’Orne, il est devenu rare et sa cueillette est réglementée. Michel Provost,  Atlas de répartition  des plantes vasculaires de Basse-Normandie, Presses universitaires de Caen, 1993.

 

« Il y en avait dans les bois de Fervaques, mais les pieds ont disparu. » Saint-Pierre-de-Mailloc
«On allait au bal de la Fête du muguet à Marie-Joly. » Pierre se souvient : « On allait en cueillir dans la forêt de Cinglais. Il y avait du monde et on n’en trouvait pas beaucoup. On n’avait pas le droit d’y aller la veille. Interdit ! Des années, on n’en trouvait qu’un ou deux brins et les clochettes étaient plus petites. »
 « Au Bois Bunel, on prenait les racines et on les remettait dans le jardin. » Pont-Audemer (27)
L’érudit Arthème Pannier (1817 – 1882) signale la présence de muguet dans le bois de la Hêtre à Saint-Germain-de-Livet (14). (Carnet conservé à la société historique de Lisieux)

Pour rappel, le muguet est une plante toxique. Les accidents sont rares mais il est important d’en être informé.

Muguet sauvage, bois de La Roque Baignard. Cueillette réglementée. Photographie J.F. de Witte
Note d'Arthème Pannier in Carnet conservé à la société historique de Lisieux

Sauver le chou de Tourlaville

En 2015, sur les marchés autour de Cherbourg, on vendait encore des plants du ‘chou de Tourlaville’ produits à Bretteville-en-Saire (50). Désormais cette variété n’est plus cultivée que par des amateurs. Une variété en danger de disparition ? 

Catalogue Lenormand Caen 1909

Cette variété bien connue était cultivée depuis la fin du XIXe siècle dans le Val de Saire, mais aussi dans les jardins autour de Caen, en Pays d’Auge et jusqu’à Rouen.

« Chou pommé blanc de Tourlaville, (vrai) ou Cabus. Très hâtif ‘Lemarchand’ Obtenu par M. Lemarchand, l’un de nos principaux cultivateurs maraîchers, qui le cultive en très grandes quantités et en plein champ  » (Catalogue A. Lemarchand, Caen, 1909)
« Chou prompt de Tourlaville, très hâtif, (graine cultivée dans la Manche) » (Catalogue R. Guesdon, successeur Maison Bazin-Simon, Sourdeval-la-Barre (50), 1924-1925)
À Caen, E. Rosette, en 1928 : « Chou cabus précoce de Tourlaville (variété très cultivée en Normandie pour la production de printemps) ».
« Chou pommé de Tourlaville, (vrai) extra » (Catalogue A. Heusse, successeur Maison Bassière, Lisieux, 1937)
« Chou de Tourlaville variété de mérite pour le bord de mer », (Catalogue E. Picard,  Rouen, 1938)
À Caen, l’établissement Sénécal sélectionne une souche de porte-graine : « De Tourlaville, sélection de drageons, se recommande comme chou de primeur. Tourlaville amélioré dit Lemarchand (sélection de drageons) commence à produire en avril une pomme énorme très serrée. » (Catalogue I. Sénécal, Caen, 1961)
Les cultivateurs grainiers du début du XXe siècle mettent un point d’honneur à sélectionner et conserver le type original, à ce qu’il ne soit pas confondu avec des variétés proches comme le chou ‘Prompt de Caen’.

 

Chou précoce de Tourlaville
La variété est longuement décrite par le semencier Vilmorin :
« Pomme assez haute et pointue, formée par l’enroulement des feuilles, dont quelques-unes ont une moitié libre et l’autre engagée dans la pomme. Feuilles larges et amples, d’un vert très foncé, à côtes très grosses et rondes près de la tige, se recourbant brusquement pour appuyer les feuilles contre la pomme. C’est une variété bien distincte, précoce, vigoureuse, qu’on voit arriver en grande quantité à la halle de Paris dès la fin de l’hiver, des environs de Cherbourg, où elle est cultivée en grand.
En dehors de son pays d’origine, elle ne paraît pas avoir d’avantage bien marqué sur les choux cœur de bœuf. C’est, au surplus, une race un peu variable au point de vue de l’apparence des feuilles, qui sont tantôt lisses, tantôt cloquées. » (Vilmorin-Andrieux et Cie, Les plantes potagères, Description et culture des principaux légumes des climats tempérés, 2e édition, Vilmorin-Andrieux et Cie, Paris, 1891, p. 123 – Collection Montviette Nature)
En 1926, dans son Catalogue général des graines potagères, Vilmorin indique : « Chou précoce de Tourlaville, Chou de printemps pour le bord de la mer. Pomme assez haute, pointue. Variété distincte, précoce. »

Mode de culture

« Semer en pleine terre en août-septembre ; repiquer en pépinière ; mettre en place en novembre ou au printemps à 40 ou 50 cm d’intervalle. (Catalogue E. Picard, Rouen, 1938) 

Leçons de choses 1920

Quand le ‘Tourlaville’ sert à des essais…

1934, le Bureau d’études sur les engrais de la Société commerciale des potasses d’Alsace, situé 34 rue Richard Lenoir à Caen et basé ensuite à Granville, diffuse un livret intitulé  La fumure des terres en Basse-Normandie  où des essais sont menés sur différentes cultures comme celle la pomme de terre à La Mancellière. Le président des maraîchers de Tourlaville-Cherbourg, monsieur Burnel, se prête volontiers à l’expérience. Il est diqu’ « autrefois, on faisait un large emploi des varechs qui apportaient une dose importante de potasse… Actuellement le varech est de moins en moins employé en raison des frais élevés qu’entraîne sa récolte… » Le bureau des engrais suggère donc l’emploi de chlorure de potasse pour obtenir le chou de Tourlaville de belle venue que montre l’image [ci-dessous] ! (Livret collection Montviette Nature) 

À lire aussi : la page wiki https://www.wikimanche.fr/Chou_de_Tourlaville et les notes de Michel Vivier dans son ouvrage  Savoirs et secrets des jardiniers normands, Éd. Charles Corlet, 2007. 

Faire ses graines

Depuis les débuts de l’agriculture, vers 6000 avant J.-C., les hommes ont su récolter les semences de céréales, de légumineuses et autres herbes et, tout doucement, en améliorer la qualité et le rendement.
Au XIXe siècle, grande époque du progrès technique, les horticulteurs et maraîchers  se sont familiarisés avec les techniques de sélection et de récolte des semences. Aujourd’hui, malgré l’arrivée sur le marché des semences hybrides à haut rendement, beaucoup de jardiniers perpétuent cette pratique. Ils nous confient leur savoir-faire.

Pourquoi faire ses graines ?
  • une alternative aux graines du commerce désinfectées aux produits chimiques
  • diversifier les variétés cultivées au jardin
  • réintroduire des variétés locales en voie de disparition
  • se libérer du monopole des semenciers et des hybrides du marché
  • vous détenez une variété intéressante : faire ses graines pour la diffuser autour de soi.
Graines de panais avant la récolte
Choisir le porte-graine

Chaque type de plante impose une méthode particulière qu’il faut apprendre, espèce par espèce. Dans un rang de légumes, le porte-graine sera la plante ayant la meilleure allure ou les plus beaux grains ou fruits.

  • Sur les salades, les anciens disent qu’ « il faut couper la laitue ou chicorée avant qu’elle ne monte. Elle rejette. Il ne faut récolter les graines que sur les tiges latérales. »
Fleurs et graines de la laitue 'Brune du Perche'
Graines d'angélique à confire encore vertes
  • Chez les ombellifères, le panais et l’angélique se récoltent et se sèment la même année. Les graines ne se conservent pas au-delà d’un an.
    La carotte peut être replantée, en bonne place,  au printemps qui suit  pour lui permettre de fleurir puis de produire sa graine. La semence de      carotte se conserve cinq à six ans.
  • Les graines de potiron et celles de toutes les cucurbitacées ne peuvent être récoltées qu’après avoir pollinisé soi-même la fleur femelle et l’avoir abritée sous un voile. La plupart des cucurbitacées s’hybrident entre elles par pollinisation croisée des sujets.
La tomate de 'Madagascar' doit être très mûre avant d'en récolter la graine
  • Les semences de tomates anciennes sont extraites du fruit très mûr  et rincées à l’eau chaude afin d’en retirer l’enveloppe gélatineuse. Elles sont alors déposées sur une assiette puis ramassées dans un sachet de papier étiqueté.
  • Les porte-graines du pavot ou de l’ancolie doivent être gardés bien droits, le temps du séchage,  pour ne pas laisser échapper la semence.
    Ainsi chez l’ancolie, une renonculacée, la fleur est une clochette tournée vers le sol. Mais, lors de la formation de la graine, les cinq follicules qui la contiennent se redressent vers le ciel et empêchent les semences de se déverser.
    Les graines noires brillantes peuvent être semées dès la fin de l’année de récolte. Les ancolies colonisent volontiers les jardins.
Récolter, sécher

Il faut attendre que les graines soient bien formées et que le temps soit sec pour les récolter. Elles sont ensuite encore séchées à l’abri. Ainsi au Jardin Conservatoire à Saint-Pierre-sur-Dives, la serre n’est utilisée que pour mettre les graines au sec.

Graines de gesse ramassées bien sèches
Conserver les semences

La conservation demande d’autres précautions : trouver le récipient qui n’altère pas la qualité de la graine, connaître la durée de germination des semences, protéger certaines graines d’attaques de parasites au cours du stockage.
Ainsi toutes les légumineuses (pois, fèves, haricots, gesses) doivent être gardées dans un congélateur pendant 48 heures pour tuer les larves de bruches. Les anciens les enferment avec de l’ail ou des feuilles de laurier.  Pour une bonne conservation, il faut choisir le bon récipient : boîte en fer, en bois, en carton, mais éviter le verre où peut se déclarer une mauvaise fermentation. Les enveloppes et sachets de papier doivent être gardés dans une pièce sèche et aérée.
La durée de vie des semences est variable selon les espèces.

Pois 'Gris de la Manche' à placer quelques jours au froid pour éviter le développement de larves

Pommes de terre en Normandie

« Planter les pommes de terre quand les lilas sont fleuris pour être sûrs qu’elles réussissent. On le faisait pendant la guerre de peur de manquer. » Mézidon (14)

Ancienneté de la pomme de terre en Normandie

L’introduction de la pomme de terre en Normandie s’est longtemps heurtée à la sage méfiance des paysans… Les efforts de l’agronome rouennais François-Georges Mustel, (1719 – 1803) qui fait les premiers essais de culture près de Lisieux en 1766, et le Traité de la pomme de terre publié par Sir John de Crèvecœur (1735-1813) en 1782 n’ont pas réussi à convaincre tout de suite la population. Il faut attendre 1840 pour que la pomme de terre ou « morelle tubéreuse » soit enfin adoptée.
« 1770 et 1773 furent des années de grande disette. Les Académies de province s’émurent et organisèrent des concours sur les moyens d’y remédier. […] Une expérience […] eut lieu à Saint-Aubin-de-Scellon [27] près de Lisieux avec Réville, curé de la paroisse, qui cultiva des pommes de terre en suivant les conseils de Mustel. Une acre plantée lui rapporta 2.160 livres. Lui aussi fabriqua du pain économique. » D’après A. Dubuc, « La culture de la pomme de terre en Normandie avant et depuis Parmentier », Annales de Normandie, Vol. 3, n° 1, janvier 1953, p. 50 – 68.
À Saint-Aubin-de-Scellon, apposée au mur du cimetière, une plaque rappelle les qualités du curé Jean Réville (1726-1778).
À la suite de la terrible famine de 1812, l’administration promet médailles et primes aux producteurs. À Lisieux, un certain Heuzard Lacouture, brasseur de bière de son état, en cultive 18 000 pieds dont il vend la récolte à bas prix au son du tambour. Nous sommes en 1817. Rien n’y fait. Il faut attendre 1830 pour voir la pomme de terre prendre place parmi les végétaux les plus cultivés, souligne l’Annuaire de la Manche de 1829.

Plaque tombale du curé Jean Réville (Photo Willy Franchet)

Traité de la culture de la pomme de terre

D’un long voyage en Amérique, Sir John de Crèvecœur revient convaincu de tout le bien que les Normands pourraient tirer de la culture de la pomme de terre. Michel Guillaume Jean de Crèvecœur dit J. Hector St John, est né à Caen le 31 janvier 1735 et mort à Sarcelles le 12 novembre 1813. Cet écrivain américano-normand écrit dans son traité  :  « De toutes les jouissances humaines, il n’y en a point peut-être de plus douces, ni de plus précieuses que celles qui résultent du bonheur d’avoir introduit la connaissance de légumes… »    « Différentes manières de cultiver les pommes-de-terre : sur le gazon comme en Irlande ; plantées en rang de céleri dans les jardins ; au bout des grands sillons des champs ; au pied des choux ; sur un bois nouvellement coupé (comme traditionnellement ce qui se fait pour les fèves en Normandie). » D’après Sir John de Crèvecœur, Aux habitants de la Normandie – Traité de la culture des pommes de terre et de différents usages qu’en font les habitants des États-Unis d’Amérique […], Leroy,  Caen, 1782, 72 p.

Schéma de "Leçon de choses", 1920

 

D’autres essais

Apparition de la pomme de terre ‘Early rose’ à Bernay :
En 1869, le Dr Lemercier rapporte des États-Unis 21 greffons de pommes américaines. Pour les préserver durant la traversée, les greffons ont été piqués dans des pommes de terre d’une variété achetée à Boston appelée ‘Early Rose Les tubercules sont alors plantés dans des jardins à Menneval, à Saint-Aubin-d’Écrosville et à Bernay. En septembre 1873, cette pomme de terre est présentée à l’Exposition d’horticulture de Bernay et puis disséminée en Normandie. Bulletin de la société d’horticulture et de botanique du centre de la Normandie, Lisieux, Tome II, n°2, 1873, p. 61.
Early rose’ figure au catalogue du cultivateur grainier de Caen, A. Lenormand, au printemps 1901.
À l’occasion de la 33e exposition du 1er au 8 octobre 1887, la Société d’horticulture du Havre présente une pomme de terre venue de Patagonie pouvant supporter -10 degrés. Cette espèce n’aura cependant pas d’avenir en Normandie.

Variétés de Normandie

« Au concours de la Société d’horticulture de Lisieux à Saint-Pierre-sur-Dives, les 27 et 28 juillet 1901 : Pierre Farcis, horticulteur à Biéville expose 90 variétés de pomme-de-terre. » Bulletin de la Société d’horticulture et de botanique du centre de la Normandie, Lisieux, Tome IX, n°1, 1901.

 

Ci-contre la ‘Bleue de la Manche’

La ‘Bleue de la Manche ou Violette de Cherbourg a été conservée dans les fermes de l’ancienne Basse-Normandie.

« Mes parents l’appelaient la ʺcornette de la Mancheʺ. » Témoignage bourse d’échanges, 2011.

 

La ′Reine des cuisines

à chair blanche et peau  violet sombre, est une  variété ancienne cultivée principalement sur le bord de mer à l’ouest de Cherbourg, conservée dans quelques jardins de Tourlaville .

La 'Reine des cuisines' à chair blanche et peau sombre
Tubercule oblong plat à chair blanche et germe bleu

 

La Mazurienne’
avait été identifiée lors d’inventaires réalisés avec le musée de la Ferme du Cotentin (50) en 1998. Savoureuse pomme de terre que les maraîchers plantaient le 1er janvier et arrachaient et dégustaient le 1er mai.
Quelques tubercules ont été confiés à l’association Montviette Nature et au Potager de Beaumesnil en 2025. Variété précieuse à sauvegarder…

D’autres variétés normandes étaient conservées dans la collection Vilmorin (1846), dans la collection de la société impériale d’horticulture (1862) ou citées dans un rapport de la société d’horticulture pratique du Rhône (1847) :
– ‘Grosse Jaune d’Alençon’
– ‘Jeannette’, obtention de M. de Ravenel, Falaise,
– ‘Arlette’ (nouvelle, gain de M. de Ravenel de Falaise),
-‘De Flers’ (Orne)
– ‘Valognaise’
– ‘Vitelotte de Caen’
– ‘Rosa de Cherbourg’ et ‘Rouge de Cherbourg’
in Revue horticole de Lyon, février 1881
Et, au Catalogue du Comptoir Breton, une  pomme de terre réputée de la région d’Argentan : la ‘Chardon’ ou ‘Chardonne’, […] d’Argentan : « Variété tardive, potagère, fourragère, féculière. Tubercules ronds. Yeux très enfoncés donnant une forme bosselée très particulière. Peau lisse jaune. Chair jaune. Variété à gros rendement résistant bien à la sécheresse. », in Catalogue du Comptoir Breton, Tarif du 15 janvier 1934.

‘Œil bleu’ ou Trois yeux bleus’, région de Saint-Pierre-sur-Dives, surtout réservée à la soupe. Témoignages Jardin Conservatoire, 1995.

Institut de Beauvais. Catalogue A. Lenormand, Caen, 1901.

Usages de la pomme de terre

« Des gens tuaient des merles, les plumaient. Puis ils en fourraient des pommes de terre cuites au four. » Recette collectée par Jacky Maneuvrier, Histoires et traditions populaires, Le Billot.
« Dans les années 1930-1940, on en cultivait des étendues de cette pomme de terre ‘Bleue de la Manche’. On les donnait chaudes aux vaches : elles aimaient ça. » Témoignage, dame Flers.
Recette du fromage de pomme de terre : faire bouillir les pommes de terre. Puis les piler jusqu’à ce qu’elles soient réduites en pâte. Pour 5 kg de cette pâte, ajouter 1 kg de lait aigre, sel, poivre. Pétrir. Laisser reposer 3 à 4 jours. Puis repétrir. Former des fromages et laisser égoutter sur des claies. Puis les faire sécher à l’ombre. Les mettre dans des grands pots pendant 15 jours. Le Normand, Almanach de Lisieux et du Pays lexovien. Emile Piel, Lisieux, 1868.
« M. de Maussion nous a fait goûter du pain qu’il avait lui-même fait en employant le fruit tout entier. Ce pain, quoiqu’un peu moins blanc que celui de belle farine de blé, était cependant d’un goût fort agréable. » Annuaire de l’arrondissement de Falaise, 6e année, Levavasseur, Falaise, 1841, p. 38.
« Mes parents cultivaient la ‘Bleue de la Manche’. Elle était servie en rondelles autour des crudités, carottes râpées, tomates. » Cherbourg, 1940.
« Mes parents cultivaient la ‘Bleue de la Manche’. Elle servait à décorer les plats d’entrée. Elle était bonne ! Transmise par un ancien d’Ouilly-le-Basset, lieu-dit La Goubignière. » Pont–d’Ouilly, 1960.
« Ma mère cuisinait la ‘Bleue de la Manche’ en purée. » Témoignage années 1940, Équeurdreville (50).

À rechercher

Nous recherchons les variétés suivantes collectées auprès de témoins ou proposées dans les catalogues de cultivateurs grainiers normands :

  • Entre Elbeuf et Pont-Audemer (27), on a cultivé une pomme de terre appelée « charbonnière ». Témoignage recueilli lors d’une conférence à la Fête de l’ortie, La Haye-de-Routot (27), 2000.
  • Une variété ‘Charbonnière’ est citée dans l’ouvrage « Description des plantes potagères », Vilmorin – Andrieux et Cie, Paris, 1856.
  •  Ronde précoce de Caen. A. Lenormand (cultivateur grainier), Catalogue général de graines et plantes, Caen, 1909. (Coll. Montviette Nature)  
  • La pomme de terre Talus, autrefois cultivée près de Bayeux sur talus sous des tas d’herbe fauchée, sans terre. Témoignage recueilli en 2004.
  • Abondance de Montvilliers « Tubercules jaunes, chair jaune, variété excessivement productive ». E. Rosette, Catalogue de graines & plantes, Caen, 1928. (Coll. Montviette Nature)
Catalogue A. Lenormand, Caen, 1901.
Catalogue E. Rosette, Caen, 1928.

Laitues normandes

La laitue est cultivée dans tous les jardins potagers. Elle se consomme de Pâques jusqu’aux gelées. Des variétés normandes à retrouver et à rechercher. Et comment en récolter la graine…

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la région d’Argentan (61) avait la réputation  d’être une « terre à salades » produites pour les marchés de Paris. D’après Alfred Canel, (1803-1879), historien de Pont-Audemer (27), on appelait les habitants d’Argentan les « maqueux de salades » ou les  « mangeurs de salades ». (Alfred Canel, Blason populaire de la Normandie, comprenant les proverbes, sobriquets ou dictons relatifs à cette ancienne province et à ses habitants,  A. Lebrument,  Rouen, Le Gost Clérisse, Caen, 1859)

 

Variétés normandes retrouvées et  recherchées
Laitue 'Brune du Perche', été 2020

Parmi les laitues cultivées au début du XXe siècle, la ‘Brune percheronne’ est la seule variété aujourd’hui retrouvée. Elle a été sauvegardée par le conservatoire de la Ferme de Sainte-Marthe – Mille variétés anciennes – sous le nom de laitue ′Brune du Perche′.


Nous recherchons toutes les variétés qui suivent. Elles étaient cultivées et fournies aux jardiniers par des cultivateurs grainiers de Lisieux, Caen et Sourdeval-la-Barre :

  • Laitue ′Belle normande′, extra brune d’été (Catalogue André Heusse, successeur Maison Bassière, Lisieux, 1937)
  • Laitues pommées d’été ou d’automne : ′Grosse blonde de Caen′ (Catalogue A. Lenormand, Caen, 1909)
  • Laitue blonde ′Grandval′ et ′Pontorson′,
  • Laitue ′Mignonette de Saint-Lô′ à graine noire et
  • Laitue d’hiver blonde ′Grandval′ et ′Pontorson′  (Catalogue René Guesdon,  successeur Maison Bazin Simon, Sourdeval-la-Barre, 1924-25)

 

Laitue dite 'de Flers', juin 2020
Une laitue dite « de Moncy » ou « de Flers »

Une laitue rouge de Moncy (61) a été recueillie par Fabienne aux environs de Flers. « C’est une  grand-mère de Moncy  qui la cultivait. Elle y était très attachée. Pour la préserver, elle l’a confiée à mon oncle. La grand-mère la mangeait cuite avec de la crème. »

Elle est désormais entre les mains de Montviette Nature. Nous avons récolté la semence en septembre.

Le catalogue Vilmorin-Andrieux Plantes potagères de 1894 présente une « laitue rouge de Vire » et une  « Cendrette du Havre ». Y a-t-il un lien entre ces trois plantes ?

 

Graines de laitues, août 2020

 

Récolter les graines de laitue            

Pour récolter de la bonne graine, écoutons André de Montviette  (14) :

  • « Il ne faut pas laisser la laitue monter à graines du premier coup. 
  • Il faut couper la salade prête à manger très au-dessus du collet.
  • Elle repousse alors en plusieurs rejets.
  • C’est sur ces rejets qui vont fleurir qu’il faudra récolter la graine. »

 

Laitue en fleur
Après la coupe, les rejets vont fleurir...

Maurice à Argentan, qui détenait dans son jardin la ′Brune percheronne′, racontait la même pratique  : « Il faut ramasser la graine sur les repousses. »

Échalote d’Alençon et autres échalotes normandes

L’échalote d’Alençon, l’échalote de la Manche conservée et sélectionnée par Matthieu Philibert dans son maraîchage de Bavent et l’échalote de Cherbourg collectée par David Lecœur à Condé-sur-Noireau pourront bientôt être confiées aux jardiniers amateurs..

« Depuis les années 1990, je recherchais l’échalote d’Alençon. En 2005, je l’ai retrouvée à Saint-Germain-du-Corbéis », raconte Patrick Boivin, ancien président de la Société d’horticulture d’Alençon et membre de la Société d’horticulture de Lisieux.

Echalotte à rames en Cotentin

En Normandie, ail, oignon et échalote sont cultivés depuis le Moyen-âge en quantité importante puisque les abbayes prélevaient la dîme sur ces cultures. (opold Delisle, Ėtudes sur la condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture en Normandie, au Moyen-âge, 1851, Réédition Gérard Montfort. 1978, p. 495)
Cependant ces aulx sont sensibles à l’humidité et on peut imaginer que l’on a recherché des espèces et sélectionné des variétés adaptées au climat normand.
Ainsi, en Cotentin est encore cultivée une « échalote à rames ». Il s’agit en réalité de l’oignon d’Égypte ou rocambole qui ne fleurit pas, mais produit des bulbilles aériennes que l’on remet en terre au printemps. Tout se consomme : le bulbe souterrain, les feuilles et les bulbilles. Oignon rocambole ou oignon bulbifère (Allium cepa f. proliferum)

L’échalote d’Alençon

Patrick Boivin raconte sa découverte : « L’échalote d’Alençon est une variété ancienne autrefois bien connue dans la région. En 2005, Madame Bissey de Saint-Germain-du-Corbéis, en ayant hérité quelques bulbes de ses parents, m’a contacté et donné trois échalotes. C’est une variété tardive, ronde et pas très grosse selon le terrain. Elle a été plantée dans le jardin expérimental pendant cinq ans. Après plusieurs vols de plants, j’ai décidé de la cultiver dans mon potager. J’en ai maintenant quatre-vingts. »
« GROSSE E. [échalote] D’ALENÇON, autre variété dont nous ignorons le nom précis, et qui nous a été communiquée par M. Houtton de la Billardière, d’Alençon. Elle a le caractère de feuille de [l’échalote de Jersey], mais ses bulbes, plus lentes à se faire, acquièrent beaucoup plus de volume ; c’est la plus grosse échalote que nous connaissions, mais aussi la plus prompte à pousser. » (Le bon jardinier, Almanach pour l’année 1853, Dusacq, Librairie agricole de la Maison rustique, Paris, 1853, p. 461)
L’échalote de Jersey toujours produite est un bulbe allongé à la  tunique cuivrée et à la chair colorée.

L’échalote de Cherbourg

David Lecœur et ses amis de l’association Les Blancs montagnards créée au Plessis-Grimoult s’intéressent aux recettes traditionnelles et aux plats régionaux. C’est ainsi, à l’occasion d’enquêtes sur les savoirs, qu’a été retrouvée l’échalote de Cherbourg près de Saint-Vigor-des-Mézerets (14). Le bulbe est pyriforme assez ventru, rosé et à saveur douce. Nous recherchons son histoire et de la documentation sur cette variété régionale.

L’échalote de la Manche

Matthieu Philibert, maraîcher à Bavent, a recueilli voilà plusieurs années l’échalote de la Manche. Cette fois, le bulbe est rond, plat, à la peau orangée et lisse. Matthieu, comme le faisaient les anciens professionnels, pratique sur cette variété la sélection massale. Chaque année il sélectionne les plus beaux sujets et les plus conformes au type. Ceux-là seuls sont remis en culture.
Nous recherchons l’histoire et la documentation sur cette échalote.