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Roger Brun : paysan naturaliste normand

Collectionneur passionné, têtu et méticuleux, Roger Brun a exploré toute la faune de Normandie, surtout à Friardel, sa terre d’adoption.

Il a rassemblé une collection exceptionnelle allant du plus petit insecte au plus grand des mammifères.
Personnalité très forte et très riche, Roger Brun fut tout à la fois un grand naturaliste, un homme au franc-parler exemplaire, le fondateur de la libre pensée du Calvados, un agriculteur attaché à sa terre, un chasseur, un collecteur et un collectionneur acharné, persévérant, parfois obstiné. Association des amis du Musée d’histoire naturelle de Friardel, 1980

Paysan et curieux de nature

Né à Paris le 31 octobre 1906, Roger Brun se passionne très tôt pour les sciences de la nature. Il poursuit ses études au collège de Flers, puis à l’Ecole nationale d’agriculture de Rennes. Devenu ingénieur agronome, il s’établit en 1929 sur la ferme du Gros Chêne, à Friardel près d’Orbec.
« Je me fixai en 1929 à Friardel où, exploitant une ferme herbagère de 60 hectares, je me trouvais en permanence dans le milieu favorable aux observations. J’ai passé ma vie dans la nature et consacré tous mes instants de liberté et souvent amputé mon repos à l’étude de la faune, la flore, la paléontologie de notre région.  »  Extrait du discours de Roger Brun devant la Société linnéenne de Normandie, février 1952.

Roger Brun, ingénieur agronome
Oeufs de choucas. Photo Rodolphe Murie
La ferme du Gros Chêne à Friardel
Collectionneur acharné

Pendant un demi-siècle, de 1922 à 1972, Roger Brun rassemble une collection unique qui démontre la richesse et la diversité du patrimoine naturel de la Normandie.
Dès qu’il peut se libérer des travaux de la ferme, Roger Brun se livre à sa passion : il naturalise les animaux, il prépare les végétaux, il dégage les fossiles qui sont minutieusement étiquetés, classés, localisés et datés. Dans le même temps, il rédige quantité de notes et d’observations. Il devient correspondant du Muséum d’histoire naturelle de Paris.

Le musée de Roger Brun

Les vitrines sont trop à l’étroit dans sa maison. Il construit alors de ses mains un bâtiment résistant à l’incendie, qui devient le Musée d’histoire naturelle de Normandie où il expose l’ensemble de ses collections. Il ouvre son musée au public.
L’inspecteur général des musées d’histoire naturelle en visite le 31 janvier 1983 à Friardel écrit que Roger Brun aura probablement été l’un des derniers possesseurs d’un ‘cabinet d’histoire naturelle’ dans la grande tradition des siècles derniers. Un visiteur raconte : «  Dans son musée, il recevait le public en bretelles et béret, un grand béret qui revenait sur le côté. Il tenait à faire lui-même la visite dans le détail. » Chaque année avaient lieu de grandes rencontres naturalistes : les ‘journées de Friardel’ où l’on marchait, inventoriait, identifiait et partageait le « repas tiré des sacs »…

La ferme du Gros Chêne à Friardel
Genette capturée à Friardel. Photo Rodolphe Murie
Poursuivre l’oeuvre de Roger Brun

Roger Brun a naturalisé la dernière genette observée en Pays d’Auge. Autrefois, les anciens la rencontraient aux abords des fermes. Aujourd’hui, elle a disparu. Mais il ne mentionne jamais le pic noir. Pourtant ce grand pic s’est progressivement installé depuis 1990. Roger Brun avait repéré une zone humide abritant des plantes rares. Elle fut la première réserve naturelle créée en Pays d’Auge à Canapville et porte son nom. Au petit matin du 1er avril 1980, Roger Brun meurt subitement et laisse ses volontés : « Ma volonté est de voir conserver le musée en l’état et y organiser des activités mettant en valeur le patrimoine scientifique de la Normandie. » Tout sera tenté pour maintenir sa précieuse et fragile collection à Friardel. Mais, après de longs débats juridiques, elle est confiée au Muséum d’histoire naturelle du Havre. Partout en Normandie, chaque jour, les naturalistes observent plantes, animaux, champignons afin de dresser un état de la biodiversité de notre région. Ils contribuent à enrichir la connaissance des milieux naturels et poursuivent ainsi l’oeuvre de Roger Brun.

Tampon du musée de Friardel
Grenouille verte
Lettre de Roger Brun 1975

Dierville, de Pont-l’Evêque jusqu’en Acadie

Au XVIIe siècle, Dierville, chirurgien à Pont-l’Évêque, s’embarque pour l’Acadie à la recherche de plantes pour le jardin du roi. Mais qu’allait-il faire en Acadie ?
Dierville est un inconnu en Normandie, tandis qu’il est réputé pour ses écrits en vers  et ses récits de voyage au Québec et dans le reste du Canada. Mais il reste toutefois un personnage énigmatique…

Selon le chercheur québécois, Normand Doiron, professeur de littérature française de l’université McGill de Montréal, les Dières sont originaires d’Irlande et s’établissent à Pont-l’Évêque au XVIIe siècle. Vers 1648, le père, Marin Dières, chirurgien des armées du roi, épouse Marie Goguet des Ardillers, fille du maire de La Rochelle. Ils ont quinze enfants, dont huit sont baptisés à Pont-l’Évêque.
Marin, du même prénom que son père, est baptisé le 24 juillet 1653. A propos de son prénom, il écrira : « N’ayant pour tout que le nom de Marin, j’enviois le courage de tous ces matelots. »
A partir de 1682, le jeune Dières se fait connaître dans les milieux littéraires par des pièces en vers publiées dans la revue Mercure Galant, qu’il signe « Dières du Pontlesvesque ».

Chasseur de plantes en Acadie

Le 20 août 1699, à 46 ans, Dières embarque sur la Royale Paix au départ de La Rochelle pour Port-Royal (aujourd’hui Annapolis Royal) en Acadie. Dans son ouvrage, la Relation du voyage du Port-Royal de l’Acadie,  il précise le but de son voyage  qui est de collecter en Acadie des plantes médicinales pour le jardin du roi :
« Mille plantes, diverses herbes,
Que la terre y produit sous les sapins superbes
Et que pour la santé des hommes, Dieu y créa,
Ne se trouve point dans nos terres,
Il faut aller les chercher là.
J’étais chargé du soin glorieux d’en cueillir
Pour le jardin royal du plus grand des monarques…»
Après une traversée de 54 jours, pénible voyage qu’il raconte avec d’infinis détails, il séjourne un an en Acadie :
« Notre Vaisseau sembloit voler,
A peine tenoit-on sur la table la soupe… »
Pour honorer sa mission, il rapporte au moins 25 plantes, confiées au botaniste Tournefort et toujours conservées au Muséum d’histoire naturelle à Paris.

Il ne semble pas rapporter de plantes médicinales. Dans son récit, il décrit comment soigner avec le petun, nom local du tabac et cite également la recette d’une bière de sapin : « La fabrication de la bière de sommités de sapin, dont on fait une décoction qu’on entonne dans une barrique, où il y a du levain et de la mélasse qui est une espèce de sirop de sucre. Tout cela fermente ensemble deux ou trois jours… »
A la lecture de son récit, on dirait qu’il rentre quasiment bredouille de ses explorations. Mais alors quelle était sa mission réelle en Acadie que les Anglais tentaient déjà d’annexer ?…
A son retour, le 20 novembre 1700, il reprend ses activités d’écriture et la médecine. Le 24 novembre 1701, il est reçu chirurgien à l’hôpital général de Pont-l’Évêque.
Son récit en vers et prose,  Relation du voyage du Port-Royal de l’Acadie, paru à Rouen en 1708,  est traduit et publié à Londres en 1714, puis en langue allemande en 1751.

Plante rapportée par Dierville (détail)
En hommage à Dierville

Les botanistes lui dédient le genre Diervilla, un type de plantes découvert en Amérique du Nord. Le Diervilla lonicera ou herbe bleue est un petit arbuste à fleurs jaune pâle en forme de cloches soudées par deux à l’extrémité d’une longue tige. Il fleurit en juin.
Durant trente ans, on n’entend plus parler de Marin Dières en Normandie et il meurt à Pont-l’Évêque le 6 octobre 1738. Il tombe dans l’oubli en Pays d’Auge tandis qu’entre 1885 et 1997 plusieurs publications et éditions critiques paraissent à Québec, Toronto et Montréal.
A Caraquet, au musée de cire de l’Acadie, une scène montrait Dierville dans sa cabine de bateau, en train de rédiger sa Relation du voyage du Port-Royal de l’Acadie. Cette exposition a été démontée et, aujourd’hui, il n’en subsiste qu’une trace sur Internet, où une image a pu être recueillie et restaurée par le photographe Rodolphe Murie.

Botanistes en Pays d’Auge

Cinq botanistes, cinq personnages aux cheminements singuliers, ont arpenté les chemins le long des vallons et des plateaux du Pays d’Auge jusqu’aux dunes du littoral pour y dresser l’inventaire des plantes.

Louis-Alphonse de Brébisson (1798 – 1872) est né à Falaise et a vécu au château de Carel. Il a parcouru les berges de la Dives et les environs de Saint-Pierre-sur-Dives. Ses nombreux relevés ont été publiés dans Flore de Normandie dès 1836. La médiathèque André Malraux de Lisieux conserve dans ses réserves un Herbier prairial, collection d’échantillons desséchés des plantes propres à entrer dans la composition des prairies et des pâturages. Réalisé à  Falaise en 1838, chaque exemplaire original contenait plus de cent plantes séchées et le prix de souscription était de 12 francs.

Jean-Victor Durand-Duquesney (1785 – 1862), originaire de Basseneville, a consacré 40 ans de sa vie à herboriser autour de Lisieux. En 1846, la société d’émulation de Lisieux publie ses travaux sous le titre Coup-d’œil sur la végétation des arrondissements de Lisieux et de Pont-l’Évêque, suivi d’un catalogue raisonné des plantes vasculaires de cette contrée (Imprimerie de J. J. Pigeon, 1846).

Il y décrit l’habitat naturel des plantes : « Les coteaux, où l’on ne voit presque pas de terres incultes, se composent de champs, de prés, de pâturages ; quelques bois couvrent leurs pentes les plus escarpées ; de fortes haies, la plupart ornées d’arbres de haute futaie, bordent les chemins ; de belles masses d’arbres vigoureux couvrent de leur ombre épaisse les nombreux ruisseaux et les ravins qui sillonnent la contrée, et y répandent une fraîcheur qui convient à plusieurs espèces végétales que l’on y voit en abondance et dans l’état le plus prospère, telles que Helleborus viridisPrimula elatior grandiflora Daphne laureola… » 

Dans ce catalogue figurent des plantes aujourd’hui disparues, tel le Muscari comosum, rencontré à Berville et à Lieury dont ne subsistent que quelques exemplaires près de la Maison de la nature à Sallenelles.

Une femme,  Marie Caroline Poplu publie à Pont-l’Évêque en 1873 une Flore des bords de la Touques et des falaises de Trouville (Imprimerie G. Delahais, rue Valembert). En une centaine de pages, elle brosse le portrait des familles de plantes communes ou rares qu’elle a collectées, parfois avec l’aide de son mari, de sa fille et de quelques amis. Les exemplaires de cette flore sont rares  et la seule copie qui a pu être consultée est détenue actuellement par la bibliothèque universitaire de Marseille. De même, sa biographie reste incertaine. Des membres de la société historique de Lisieux s’emploient à identifier cette botaniste avec certitude.

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Arthème Pannier (1817 – 1882) journaliste et archéologue, est né à Lisieux. Au fil de plus d’une centaine de petits carnets, il établit le relevé des monuments qu’il visite  lors de ses balades et, en marge, dresse une liste des plantes qu’il rencontre. Les carnets sont conservés à la société historique de Lisieux. Ils ont été référencés et sont en cours de numérisation.

Roger Brun (1906 – 1980), ingénieur agronome, s’installe à Friardel  près d’Orbec en 1929. Depuis la ferme du Gros Chêne, il parcourt la Normandie pour traquer la faune sauvage. Il collecte aussi toutes les plantes qu’il rencontre  et les met en herbier. Ses planches sont aujourd’hui conservées dans les réserves du muséum d’histoire naturelle du Havre.

La liste des botanistes  ayant contribué à mesurer la diversité de la flore du Pays d’Auge s’étoffera  encore au fil des recherches. Il faudrait  aussi y associer les instituteurs qui ont réalisé avec leurs élèves des monographies communales à la fin du XIXe siècle. Ils ont parfois consacré plusieurs pages à dresser des inventaires botaniques.

Victor Leroy, chasseur de plantes

« C’est vous qui êtes le père du Quercus ferrugina, le Black Jack, si remarquable par son singulier feuillage : le bois de Boulogne est le seul endroit où il existe en Europe… Lettre de Michaux adressée à Michel-Victor. Leroy le 16 février 1832.

Au début de ce XIXe siècle, le botaniste François-André Michaux ne tarit pas d’éloges à propos des découvertes de Michel-Victor Leroy. A plusieurs reprises, au fil de sa correspondance, il lui assure la reconnaissance du monde scientifique : Leroy a introduit en Europe quantité d’arbres et d’arbustes à ce jour inconnus…

Un parcours singulier…

Michel-Victor Leroy est né à Lisieux le 7 octobre 1754. Il étudie au collège de Lisieux, Vers 1775 ou 1778, il embarque au Havre avec son frère Pierre-Nicolas pour l’île de Saint-Domingue (Haïti) dont on vante la merveilleuse fertilité.

Quelques années plus tard, les frères Leroy ont réussi : ils possèdent une vaste propriété, située sur la côte septentrionale du golfe des Gonaïves. Leur plantation a si bien prospéré qu’ils y ont ajouté une distillerie pour la fabrication du rhum.

L’entreprise est en pleine prospérité, lorsqu’en 1791 éclate la révolte des esclaves à Saint-Domingue, en contrecoup de la Révolution française et qui s’achèvera par la perte de la colonie. Les esclaves incendient les habitations de leurs maîtres, ravagent les plantations. Ils massacrent le plus jeune des frères sous les yeux de l’aîné.

M.V. Leroy est sauvé de justesse, il se réfugie à Boston où il enseigne les langues, puis il s’installe à Baltimore.

En 1800, il rencontre le botaniste François-André Michaux qui l’initie à la recherche d’arbres américains.

Marronnier à fleur rouge

Il achète, alors, une propriété à Baltimore où il se livre à la botanique, à l’horticulture, n’interrompant ses cultures que pour parcourir les forêts du Tennessee, les bords des lacs Erié et Ontario, les monts Alleghanys d’où il rapporte graines, plantes, arbustes qu’il expédie ensuite à François-André Michaux et qui, à son tour, les confie à différents jardins et botanistes à travers la France et l’Europe..

Aux archives du séminaire de St Mary, est conservée la trace de sa demeure au coin du quartier Barre & Shaye street. Il y crée une pépinière pour acclimater les nombreux arbres et arbustes recueillis au cours de ses explorations dans les forêts…

Revenu à Lisieux

En 1831, François-André écrit : «  j’ai surtout à cœur de vous prouver que vous ne pouvez pas vous fixer à Lisieux. C’est à Paris seul que votre temps sera employé à coopérer aux travaux de la Société Royale d’Agriculture. Je vous présenterai, vous serez admis partout… »

Mais, Michel-Victor Leroy, malade, revient vivre à Lisieux, chez sa cousine Mme Leroy-Desclozages. Sa santé se rétablit et il va donner ses conseils à Jules Oudin dans son établissement horticole du boulevard Sainte-Anne.

Michel-Victor Leroy meurt le 7 juillet 1842, au 33, rue Petite Couture, à Lisieux…

Les arbres introduits

De Baltimore, Victor Leroy  envoie à Paris des caisses d’arbres enracinés : le ‘pommier à odeur’, le ‘marronnier rouge’, le ‘noyer d’Amérique’, une longue liste que l’on peut consulter sur le site de la bibliothèque numérique de Lisieux…

Les connaissances que nous avons aujourd’hui sur les introductions d’arbres en Europe permettent d’affirmer avec certitude que Michel-Victor. Leroy a contribué à introduire et acclimater trois espèces : le marronnier rouge, le noyer noir d’Amérique hybridé ensuite pour produire le noyer regia et l’oranger des Osages

En effet, au sud des Etats-Unis, il découvre le Maclura pomifera avec lequel les indiens Osages fabriquent leurs arcs. En 1823,  il en envoie cinq sujets en France. L’oranger des Osages ressemble à un oranger par son feuillage vert sombre et luisant. Les fruits sont comparables à des oranges non comestibles. D’abord pressenti pour nourrir les vers à soie, le projet sera abandonné et le Maclura’ deviendra un arbre ornemental. Mathieu Bonafous l’affirme en 1835 : ‘l’oranger des Osages a été introduit par Michel-Victor Leroy en Europe’.

Oranger des Osages, Grandmesnil

Le marronnier rouge, plus petit que le commun à fleurs blanches, est remis par Michaux au Jardin des plantes de Paris en 1812. Issu de ce premier pied,  un  premier cultivar sera obtenu par les pépinières Trianon à Versailles en 1858 : le marronnier rouge Briotii, d’un rouge plus vif.

Dans les caisses qu’il expédie, certains arbres avaient déjà été introduits auparavant. Ainsi le chêne ‘phellos’ ou chêne à ‘feuilles de saule’ a été introduit en 1723 par le marquis de la Glaçonnière, un siècle avant les envois de M. V. Leroy. On pourrait lui attribuer cependant certaines réintroductions comme le chêne tinctorial, l’orme rouge, l’orme de l’Hudson, le pommier à odeur. Il est quasiment certain que la plante le ‘Jeffersonnia‘ est due à M. V.  Leroy, mais nous ne sommes pas en mesure d’en apporter la preuve. Peut-être des recherches et des découvertes nouvelles nous permettrons d’affiner cette connaissance.

Un rond-point Michel-Victor Leroy

La ville de Lisieux a voulu honorer la mémoire et l’œuvre de ce savant méconnu. A la lumière de ces recherches qui confirment que Michel-Victor Leroy est bien l’introducteur de trois essences d’arbres en Europe, les élus ont choisi de donner son nom à l’arboretum situé rue Roger Aini, d’y planter les arbres introduits. Enfin, le rond-point nouvellement aménagé au dessus de l’hôpital, rue Roger Aini, et tout près de l’arboretum, est dédié à Michel-Victor Leroy…

Marronnier rouge, le Mesnil-Bacley