Archives pour la catégorie Plantes sauvages

Plantes magiques

Faire de mauvaises blagues en utilisant des plantes sauvages communes était le jeu des farceurs mais aussi des sorciers…

 

Avec les grandes herbes

Quand les gens circulaient chaque jour par les chemins de Normandie, ils se livraient parfois ou étaient victimes de cette farce : de chaque côté du chemin, on choisit de longues herbes que l’on attache ensemble.

Alors au crépuscule, l’écolier qui rentre chez lui, la trayeuse ou l’homme de journée qui s’en revient du travail, se prennent les pieds dedans et  tombent.

Se rendre invisible

On racontait aussi que l’on pouvait se rendre invisible !

Pour cela, il fallait fabriquer une potion, mais pas n’importe laquelle.

Il fallait recueillir des spores de fougère quand elles se détachent de la fronde… mais avant qu’elles ne touchent le sol.

Cette récolte est presque impossible et le reste de la recette demeure secret…

L’herbe éguérante

On craignait aussi de rencontrer le sorcier, surtout à la lisière des bois. Le fourbe aborde le passant, fait innocemment un bout de chemin avec lui, mais s’arrange pour le faire marcher sur une plante qui semble anodine. En fait, il s’agit de l’      « herbe éguérante». Le passant est alors incapable de retrouver son chemin et se perd dans le bois.
L’herbe éguérante n’est autre qu’une potentille (Potentilla erecta) des terres acides  qui pousse uniquement à la lisière des bois de feuillus et qu’on appelle « tormentille » ou « tourmentine ».

Sa fleur devrait avoir cinq pétales comme les autres potentilles, mais elle n’en a que quatre. On ne sait pourquoi.

Une anomalie botanique

Cette anomalie botanique n’égare pas que les marcheurs. Dans un bulletin de l’association d’art et d’histoire Le Pays Bas-Normand à Flers en 1911, J. Lechevrel rapporte qu’après avoir chanté et dansé autour du feu de la Saint-Jean « filles et garçons voient avec mélancolie la flamme s’éteindre […] C’est fini, malheur à qui s’attarde dans l’effusion d’une dernière étreinte, l’herbe « éguérante » cachera son chemin, il tombera de fatigue mystérieusement, attiré par les brindilles à l’étrange pâleur. » ( J.  Lechevrel, « La chanson populaire au pays bas-normand »Le Pays Bas-Normand, n° 3,  juillet 1911, p. 125)
Ne pas marcher sur la « tourmentine » ! C’est une     « mal herbe », l’herbe éguérante. Elle pousse en cercles dans toutes les forêts, sauf celles à conifères, et se cueille l’été. (D’après Anne Marchand, conteuse – Société historique de Lisieux)

Houlque laineuse
De bonnes blagues

Aujourd’hui les blagues sont plus raisonnables, comme de faire goûter une prunelle (Prunus spinosa) à un innocent à la fin de l’été quand sa chair paraît mûre, délicieuse et attirante, mais, en réalité,  s’avère horriblement astringente !

Au cours d’une balade, lorsque l’on voit des graminées bien mûres, comme la houlque laineuse (Holcus lanatus),  le plaisantin peut proposer de confectionner des paniers en tressant de manière savante quelques tiges de graminées ramassées.
Pour tresser ces brins, il réclame  de l’aide. Il croise alors les herbes dans la bouche de sa victime, lui demande de serrer un peu, juste ce qu’il faut,  et… tire d’un coup sec.

« Holcus lanatus, une des trente espèces les plus répandues dans la région. »

La houlque laineuse pousse dans les prairies et sur les talus, au bord des chemins de Normandie.

Michel Provost, Atlas de répartition des plantes vasculaires de Basse-Normandie,
Presses universitaires de Caen, 1993.

Herbes à salade

Laitue, chicorée, mâche sont les trois types de plantes cultivées au jardin pour préparer la salade. Les inventaires de petits jardins ont prouvé qu’il en existait bien d’autres, ainsi que des plantes que l’on allait  ramasser sur les talus et dans les dunes…

Chicorée frisée fine de Rouen (Graines Le Paysan, 1947, coll. Montviette Nature)

La salade n’est pas un genre de plante mais une préparation culinaire  au sens de « herbes salées » de l’italien herba salata.

Le terme de salade, qui apparaît au XIIIe siècle, en dérive et s’est ensuite appliqué aux plantes elles-mêmes préparées avec du sel, de l’huile et du vinaigre.

Dans certaines familles de Normandie, on ne parle pas de vinaigrette mais de « salade à l’huile et au vinaigre ».

Bernadette précise : « Chez nous,  on mangeait de la salade tous les soirs du printemps et de l’été. » Et les salades peuvent varier. À côté de la laitue ‘Brune du Perche’ ou de la ‘Laitue de Flers’ : « Au printemps, on va cueillir des pissenlits mangés avec des œufs durs et des pommes de terre. »

Laitue de Flers, très rustique (Dernière trouvaille de Montviette Nature)
Laitue 'Brune du Perche', don du Conservatoire de Sainte Marthe
Herbes  sauvages du bord de mer

Sur le littoral, au bord des dunes, « on ramasse de la roquette et du plantain corne de cerf » mais aussi sur des talus exposés au soleil comme à Courménil (61). La roquette est une espèce vivace qui pousse dans les terrains sablonneux et en bord de mer. Elle est très fréquente autour d’Arromanches (14), Agon-Coutainville (50). Sa fleur est d’un jaune soutenu, la fleur est légèrement amère et poivrée. Le plantain corne de cerf pousse à l’état sauvage dans les mêmes types de sol en compagnie du pourpier d’été, sorte de petite plante grasse. Toutes ces plantes ont été  commercialisées au début du XXe siècle. Elles figuraient aux catalogues de A. Lenormand et E. Rosette à Caen, et de A. Heusse à Lisieux…

Roquette vivace à Agon-Coutainville (50)
Plantain Corne de cerf, à Courménil (61)
Pourpier d'été ou pourpier vert
Herbes  sauvages des talus

À l’intérieur des terres, dans les jardins, on cultive le  cresson de jardin, petit cresson annuel à fleurs jaunes en épis. Roquette et cresson de jardin sont très poivrés et viennent plutôt en accompagnement de laitue, tout comme la pimprenelle à salade que l’on peut aussi ramasser sur les talus secs.

Quelques petites herbes à  réintroduire au jardin, à retrouver lors des bourses aux plantes ?

Pimprenelle, Pontchardon (61)
Cresson de terre ou de jardin
Chicorée de Louviers catalogue Rosette Caen 1928

La guimauve

Plante des terres humides et du bord de mer,  en Normandie la guimauve a longtemps servi de plante remède.

Embarquée sur les navires

Au XVIIIe siècle, un chirurgien navigant à bord de bateaux négriers au départ d’Honfleur précise dans ses notes qu’il embarquait des fleurs de guimauve. Elles étaient  ajoutées à des violettes et des graines de lin pour soigner les marins. « Pour lutter contre la gonorrhée virulente ou chaude pisse, des saignées associées à des boissons adoucissantes telles qu’infusions de graines de lin, de fleurs de guimauve, de bouillon de violette. » (Bruno Dubois, « Le chirurgien navigant à bord des navires négriers armés à Honfleur au XVIIIe siècle », Le Pays d’Auge, novembre 1995)

Depuis quelques années, après une période d’oubli, les jardiniers l’ont adoptée au jardin comme plante ornementale. Elle s’adapte très facilement même dans les sols un peu secs.

La guimauve officinale se plaît dans les marais salés du bord de mer de Granville à Rouen,  dans l’embouchure de la Sélune, de l’Orne et sur les rives de la Seine. À l’intérieur des terres, elle se cantonne à quelques zones humides le long des berges de la Touques.

 

« Le père Landry avait de la guimauve dans son jardin. Quand on avait mal à la gorge ou une angine, on allait  en chercher chez lui. »  Sainte-Marguerite-de-Viette

La guimauve (Althaea officinalis, Malvaceae), cette plante au feuillage tout doux, aux fleurs rose pâle, a aussi été cultivée dans les jardins, car on en faisait grand usage dans la pharmacopée familiale.

Quand les dents des petits perçaient, « on leur donnait de la racine de guimauve à mâchonner ».

En 1887, Louis Lescène, le pharmacien de Livarot, note dans son ordonnancier qu’il a « délivré 125 g de  poudre de guimauve ». En juillet 1899, il prépare « 300 g de guimauve pour des décoctions ». Les  prescriptions de cette plante seront très fréquentes jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Au XIXe siècle, les médecins prescrivent de la poudre ou des décoctions  de guimauve pour différents petits maux. (Extrait d’un des ordonnanciers de 1876 à 1945, archives de la pharmacie Lescène, Livarot. (Coll. part.)

Trop rare genévrier

Le genévrier pousse à l’état sauvage dans les bois, ou plutôt il y poussait, car son arrachage depuis plus d’un siècle l’a presque fait disparaître des  forêts de Normandie.  

En 1846, selon le botaniste Durand-Duquesney,  il était  commun en Pays d’Auge et à l’est de Lisieux, poussant « dans les bois et les coteaux arides ».  Aujourd’hui, le botaniste Michel Provost constate que « cet arbuste thermophile est maintenant assez rare en Basse-Normandie et même inexistant dans la Manche » .  (Atlas des plantes vasculaires de Basse-Normandie, Presses universitaires de Caen, 1993)
Pourtant au XIVe siècle le coutumier d’Hector de Chartres rapporte qu’en forêt de Brix et en forêt de Gavray (situées dans l’actuel département de la Manche), les paroissiens sont autorisés à prélever le saule, le saule marsault, les épines, le sureau, l’aulne, le genêt, le genévrier et la ronce. En revanche, aucune mention n’en est faite pour les massifs forestiers du Pays d’Auge.
« À Montviette, à l’emplacement du bois près du Cabaret aux cènes, il y avait des genévriers qui ont disparu. » Ce  témoignage,  recueilli lors de l’enquête sur les arbres en 1995-1996, confirme leur déclin. Aujourd’hui toutes les stations sont en très nette régression. Est-ce dû au fait de leur utilisation trop intense ?

Utilisé dans les fermes

Autrefois le genévrier était utilisé dans les fermes : « A l’arrière- saison, on brosse les tonneaux à cidre avec les branches du genévrier. On en avait un pied dans la cour.
Roland de Neauphes-sur-Dives nous indique qu’ « on en avait un pied dans un coin du jardin ». Souvent les genévriers « ont été arrachés dans les bois pour être replantés dans les cours de ferme. On s’en servait pour préparer les pots à lard ».
Aujourd’hui, dans la forêt de Montpinçon, il n’en subsiste que deux pieds. Un autre a été préservé dans une haie à Montviette. Tous trois sont peu vigoureux.

Quand on tuait le cochon

À Pont-l’Évêque, quand on tuait le cochon, on préparait « une infusion de baies de genévrier pour nettoyer les pots à lard ».
D’autres témoignages précisent que pour nettoyer les pots à lard « on utilisait aussi une décoction de feuilles et de tiges dont on frottait les parois avant d’y mettre le cochon à saler ». Dans certaines maisons, on ajoutait une branche de genévrier dans la saumure avec le thym et le laurier.

De l’usage des baies de genévrier

À Notre-Dame-de-Courson, « on allait ramasser des baies de genévrier dans les bois. On en faisait un digestif », raconte Colette.
Dès le  XIIe siècle, les baies du genévrier servent à soigner. Le Livre des simples médecines préconise : « Contre les flux de ventre […] baigner le patient jusqu’au nombril dans de l’eau de pluie où ces semences de genièvre auront cuit et frotter ces parties du corps avec de l’eau chaude. Du genévrier on faisait de l’huile qui était efficace contre la fièvre quarte, l’épilepsie ou les douleurs de boyaux. »
Le mardi 31 décembre 1555, Gilles de Gouberville relate dans son journal qu’il est souffrant. Ses serviteurs  « s’en allèrent au matin à Cherebourg. Pour une unse de mélilot et de l’uyle de genèvre pour mettre sur [son] estomac. »

Les épines

En Normandie, l’aubépine partage avec le prunellier le nom d’ « épinette », qui désigne un buisson épineux.

Les épines servent à « clore » 

Les épines étaient utilisées pour clôturer les haies. Dans sa délibération du 23 décembre 1859, le conseil municipal de Saint-Pierre-sur-Dives fixe les « tarifs des droits à percevoir sur le marché, sous les halles, dans les rues et places publiques de la ville, soit 0,40 franc par 6 mètres de terrain occupé, ou censé l’être, par chaque charretée d’épine noire pour la clôture des haies… ».

A Montviette, un chemin creux qui part du bourg et monte vers le plateau s’appelle le « chemin de l’Épinette ».

Le tour des mares doit être infranchissable

La plupart des mares qui ont été creusées sur les plateaux du Pays d’Auge ont été protégées par des épineux. On les appelle les « mares closes ». L’arbuste le plus fréquemment planté est le prunellier, mais on rencontre aussi de l’aubépine. Sur le bord du chemin, la haie doit être impénétrable.

Autrefois, la haie fixait la limite de la propriété de la parcelle, mais il arrivait qu’un seul pied d’épine suffise à la borner.

Son bois très dur était utilisé par les tourneurs pour confectionner de la vaisselle en bois.

L’épine blanche et l’épine noire

L’épine noire n’est autre que le prunellier (Prunus spinosa) aux dards extrêmement piquants.

Elle est en fleur dès le mois de mars, tandis que l’épine blanche fleurit en mai. On dit que « quand l’épine blanche fleurit, le froid revient ».

Photo Rodolphe Murie
L’épine à la Vierge

L’aubépine (Crataegus laevigata et Crataegus monogyna) est un arbre consacré à la Vierge, appelé aussi « épine à la Vierge ». Il  était planté près des lavoirs. Les mères y  mettaient à égoutter les linges des nouveau-nés afin de les protéger.

Près de Saint-Pierre-sur-Dives, pour le traitement des rhumatismes, on recommandait de « frictionner l’articulation douloureuse avec des fleurs d’aubépine ».

Au Mesnil-Durand, le fruit de l’ « épine blanche », préparé en confiture, soignait la bronchite.

L’Épine à la dame

Un arbre appelé l’ « Épine à la dame » est toujours visible à la sortie du village de Préaux-Saint-Sébastien pour rappeler un drame survenu ici au milieu du XVIIe siècle. Dans l’église, une plaque rappelle également cet événement tragique. À l’issue du pèlerinage à Préaux-Saint-Sébastien, deux groupes de pèlerins  quittaient l’église. Mais  l’un voulut devancer l’autre. Dans la mêlée qui s’ensuivit, un homme de la procession de Falaise provoqua la mort d’une femme de la procession de Ticheville.

Le tribunal ecclésiastique décida que la ville de Falaise ne viendrait plus à Préaux, mais qu’elle enverrait chaque année, en réparation, une délégation de bourgeois et de deux prêtres. Ils s’arrêteraient devant l’épine plantée à l’endroit de la tragédie, sans aller plus loin.

Dans les jardins et les parcs fleurit l’épine rose parfois double…

Chêne et gland

Les chênes produisent des glands dont on se servait pour nourrir les bêtes. Mais, attention, ils peuvent aussi être dangereux… 

Le Quesnay

Le Quesnay, Rouvres,  le Chêne au loup  et le Chêne à la Vierge  à Marolles : autant de noms de paroisses ou de lieux-dits qui montrent l’importance et l’implantation de cet arbre en Pays d’Auge.

Paniers en feuille de chêne

Son bois est toujours recherché pour les fabrications les plus nobles : les meubles, les parquets. Lors des enquêtes menées sur l’histoire des arbres et de leurs petits usages, les anciens ont aussi révélé : « On fabriquait les paniers à pommes avec la feuille de chêne. On prélevait de jeunes tiges sur des souches de chênes. Les brins étaient ensuite fendus et tressés. » Sainte-Marguerite-de-Viette

 « L’hiver, on donnait des glands à manger aux lapins, mais on prenait soin d’enlever la petite pointe au bout du gland. »  Grandmesnil

« Pendant la guerre, on a fait du café avec des glands grillés, mais ça donne un café amer. »

« Quand les veaux avaient la diarrhée, on allait chercher de l’écorce de chêne que l’on faisait chauffer       dans le lait. »  Ou bien :  « On faisait une tisane de tan de chêne que l’on donnait aux veaux qui avaient la diarrhée. » Saint-Georges-en-Auge

À la fin de l’année

« À la fin de l’année, le maître nous faisait cirer les tables d’école avec de la pomme de chêne. » Lisieux        La « pomme de chêne » n’est pas un fruit mais la gale provoquée par la ponte d’une petite guêpe, le      cynips, dans un rameau de chêne.

Le gland rouge

Mais ce fruit  peut être dangereux. En 2013, des chevaux et des bovins se sont intoxiqués pour en avoir trop mangé sous les haies. Les anciens racontent que le moment où il est le plus toxique, c’est au début du printemps « quand le gland est rouge »…

Un éleveur a perdu cinq bœufs qui avaient mangé des glands. L’autopsie du vétérinaire a indiqué que leurs intestins étaient complètement durcis par le tanin.

Aspérule odorante ou petit muguet

Étrange petite plante sauvage qui ne sent rien lorsqu’elle est fraîche et qu’il est nécessaire de laisser sécher pour en sentir le parfum. En redécouvrir les usages…

Sous les hêtres

L’aspérule odorante (Galium odoratum) est une plante discrète des sous-bois de feuillus. En forêt de Montpinçon (Calvados), elle pousse sous les hêtres et les chênes en touffes serrées. En mai, sa floraison est remarquable : ses petites fleurs blanches en étoile tapissent le pied des arbres.

Mais paradoxalement elle ne sent rien, ou presque, quand elle est fraîche. Son arôme se dégage lorsque l’on coupe la fleur et qu’elle commence de sécher. La plante dégage alors un parfum d’amande.

Muguet des armoires

Autrefois, en Basse-Normandie,  les fleurs et le feuillage séchés de l’aspérule étaient glissés en bouquets enveloppés de papier de soie entre les piles de linge rangées dans les  armoires pour éloigner les mites, d’où son nom de « muguet des armoires ». Le botaniste normand Louis-Alphonse de Brébisson ajoute, dans sa Flore de la Normandie en 1835, qu’il a entendu  qu’on l’appelait  « petit muguet ».

Elle fut tellement utilisée que les Normands l’ont cultivée au jardin. Culture facile à conduire.

En cuisine

Le chef cuisinier Jean-Marie Dumaine, originaire de Tinchebray, exerce ses talents en Allemagne. Il ne cuisine que les plantes sauvages. En 2012, pour son retour dans son pays natal, et avec la complicité de Montviette Nature, il avait préparé une délicieuse crème à l’aspérule. La veille, il avait parfumé le lait chaud en y  laissant, toute la nuit, des feuilles et des fleurs sèches d’aspérule. Le lendemain, après l’avoir égoutté, il avait préparé une crème aux œufs selon une recette traditionnelle.

Dans les bois la bourdaine

En lisière des bois, en Normandie, pousse un arbuste plutôt discret : la bourdaine. On a oublié tous les usages que les anciens en faisaient…

La bourdaine, Rhamnus frangula ou Frangula alnus, pousse en lisière des bois au sol frais.
En 1835, dans sa Flore populaire de Normandie, le botaniste Louis-Alphonse de Brébisson précise que « son bois fournit un charbon très estimé pour la fabrication de la poudre à canon ».

Dans l’Orne, les anciens l’appellent encore le « bois de rose », même si l’on a oublié depuis longtemps qu’au XVIIe siècle son écorce servait à obtenir une teinte rose. L’usage a disparu mais le nom est resté.

Dans les bois, il se reconnaît à son écorce brune marquée de points plus clairs et réguliers. Ses fleurs blanches donnent une petite cerise noire que les grands-mères allaient cueillir pour préparer une tisane pour aider à la digestion.

Feuilles et bois de bourdaine
Réparer les galoches

A l’occasion des enquêtes menées par Montviette Nature sur l’histoire des arbres en Pays d’Auge, Renée racontait qu’à Montpinçon « le père Clément, le menuisier du village, allait cueillir des branches de bourdaine dans les bois. Il en taillait des chevilles pour réparer la semelle de bois des galoches que portaient les enfants pour aller à l’école. » À Montviette, on se souvient encore que vers 1930 « un marchand de balais, le père Varin, fabriquait un onguent avec de l’écorce de bourdaine pour soulager des rhumatismes. Il le distribuait quand il venait vendre ses balais dans les fermes. »

Galoches conservées au Pin, Calvados
Ça affole les chevreuils

Au Renouard, Roland observait que « ça affole les chevreuils. Quand ils mangent les premières pousses de bourdaine et de bouleau, ils se mettent à gueuler. Ils viennent auprès des maisons… »

Aimer les mauvaises herbes

Celles que l’on appelle les « mauvaises herbes »  qui envahissent le jardin, celles dont on a tant de mal à se débarrasser pourraient-elles être aussi  des  alliées ?

C’est lorsqu’une plante peut être utile qu’on change son regard sur elle et qu’on peut enfin l’apprécier…

Orpin blanc
Pourpier sauvage
Roquette vivace
Roquette vivace
Aegopode panaché
Aspérule odorante
Origan
Des herbes à manger

On cueille les pissenlits au printemps pour préparer de délicieuses salades. Pourquoi ne pas y ajouter quelques brins d’orpin blanc ou « trique-madame »  qui colonise les murs et les rebords de toits,  ou  le   « poivre des murailles »  ? Ces deux petites plantes grasses servaient autrefois à agrémenter les salades. La première rosette des chardons se cuisine. En bord de mer, il est possible de récolter les jeunes feuilles de la roquette vivace. L’ail des ours est en train de faire sa place en grande cuisine ; pourtant c’est une « peste » qui envahit les espaces frais un peu ombragés comme entre Saint-Martin-de-la-Lieue et Lisieux. L’origan qui pousse sur les talus peut être adopté aussi pour parfumer les plats.  Le pourpier, considéré comme une mauvaise herbe des potagers, fait son retour en cuisine, en salade ou cuit comme l’épinard…

Des plantes remèdes

La guimauve, plante sauvage du littoral, était réputée pour soigner les maux de gorge. Le fenouil bâtard, plante vivace des bords de côte, était appelé «anis» et cultivé dans les jardins dans le sud du Pays d’Auge pour soigner les indigestions, aider à la montée de lait des mères et des nourrices.

Soigner ses bêtes

La tanaisie était ramassée et parfois cultivée dans les jardins, mais à l’écart pour ne pas être trop envahissante. Elle servait en litière dans la niche des chiens et  dans les poulaillers  pour chasser les puces et les tiques. Le petit géranium « herbe à Robert » était donné comme  fortifiant pour démarrer les poussins.  Les lapins en sont très friands.

Orner le jardin

Plutôt que de vouloir chasser à tout prix la ficaire aux petites étoiles jaunes des bordures, ne pourrait-on pas l’utiliser comme couvert sous les arbustes ?  Et pourquoi ne pas ramener au jardin l’aspérule odorante, petite plante forestière commune en Pays d’Auge ? Elle garnira le sol sous les arbustes et sera la bienvenue pour parfumer les laitages.
Quant à l’aegopode, peut-on lui trouver un peu de charme en accueillant la variété foliis variegatis, dite panachée, mise à l’honneur au XIXe siècle dans les rocailles et les grottes créées un peu partout dans les jardins de Normandie ?

Ce sujet a été mis à l’honneur au Garden en fête de Cabourg, les 16 et 17 avril 2016.

Bardane : peste ou salvatrice ?

La bardane est ce que, dans un jardin ou dans  une prairie,  on appelle une « peste », autrement dit une invasive, une plante dont les jardiniers et les cultivateurs essaient de se débarrasser. Pourtant elle peut avoir des atouts… 

Ou capitanou…

La bardane est une grande plante avec laquelle jouent les enfants. Ils l’appellent « capitanou » ou « capitagneux ». Elle pousse dans les terrains abandonnés, envahit les décombres. Les feuilles de l’Arctium lappa sont très larges, duveteuses et même un peu poisseuses. La fleur d’un violet rose ressemble à celle du chardon ; elle est équipée de fins crochets. C’est cette partie de la plante qu’affectionnent particulièrement les enfants. Lancée sur les vêtements de leurs petits camarades, la fleur y reste solidement attachée. Et gare quand elle s’accroche dans les cheveux !…

Herbe aux puces
Faut-il vraiment s’en débarrasser ?

La bardane colonise les espaces qu’elle occupe. C’est une plante difficile à arracher car sa racine est profonde. Ses graines se sèment tout alentour et sont transportées au plus loin par les animaux qui l’emmènent dans leurs poils ou leur laine…
Mais elle n’est peut-être pas qu’une peste, car sa racine brune à chair blanche se consomme : on en a mangé pendant la guerre et d’autres périodes de famine plus anciennes. Une espèce est cultivée et très appréciée au Japon, le gobo.

Sauvée par la bardane

Et puis, nous avons recueilli cette histoire à l’occasion d’une visite au Jardin Conservatoire de Saint-Pierre-sur-Dives. Un garde-chasse de la région de Falaise raconte qu’un jour il se promenait avec sa chienne. Soudain, une vipère a jailli d’un talus et a mordu la chienne à la patte. Désemparé, il s’est souvenu avoir entendu qu’il fallait trouver de la bardane et frotter la morsure avec le jus pressé de la feuille. Ce qu’il a fait. Il dit avoir ainsi sauvé sa chienne…