Archives pour la catégorie Plantes à usages

Arbres vénérés en Normandie

Au cours de l’histoire, l’arbre est si présent dans le quotidien et l’imaginaire des hommes  qu’ils  en font un usage domestique essentiel et parfois vénèrent certains sujets…

Le paysage au Moyen-âge

Au Moyen-âge,  les arbres sont appréciés  pour l’usage que l’on en fait : « bois à mesrien pour son edifier », bois d’œuvre pour la construction, bois de chauffe, palissage des enclos, cueillette des fruits, glandée, fourrage…
Entre 1398 et 1416, Hector de Chartres, maître des eaux et forêts du roi Charles VI, dresse l’inventaire des droits sur les forêts normandes. Ces droits sont répertoriés dans le  Coutumier d’Hector de Chartres, manuscrit conservé aux Archives départementales de Seine-Maritime. En Normandie, il visite les forêts de Seine-Maritime, de l’Eure, de Touques, d’Orbec et des Moutiers-Hubert, l’Orne et les forêts de Brix et de Gavray, de Lithaire (50).  Il recense les droits sur le fou, le chesne, le meslier, la puisne, la bourdaigne, l’esglentier, le pommier de bosc, le saux, le maresaux et l’espine (hêtre, chêne, néflier, troène, bourdaine, églantier, pommier sauvage, saule, saule marsault, aubépine).

Chêne pédonculé et glands
Les noms de lieux

Ces arbres sont si présents dans le quotidien et l’imaginaire des hommes que leur nom se fixe dans le toponyme de la paroisse. Aujourd’hui, de nombreuses communes et de lieux-dits portent le nom d’arbres : Saint-Martin-de-Fresnay (frêne), Saint-Germain-de-Livet et Saint-Pierre-des-Ifs (if), La Boissière (buis), Le Tilleul, Le Pin, La Pommeraie (pommier), La Boulaie (bouleau), La Houssaye (houx), La Verneusse (verne, aulne), L’Épinette…
Le linguiste Dominique Fournier, qui a longuement étudié les noms de lieux liés à la végétation,  apporte un éclairage sur leur origine. (Voir bulletins  Histoires et Traditions populaires, Le Billot)
L’if, qui pousse à l’état spontané dans les massifs forestiers, est  particulièrement abondant en Pays d’Auge. Le terme gaulois ivos (if) a donné aussi livet, livaye : Saint-Pierre-des-Ifs, Saint-Germain-de-Livet, Notre-Dame-de-Livaye.
Le buis, introduit par les Romains au début de l’ère chrétienne, s’est naturalisé çà et là. Son nom latin buxus a donné La Boissière, Boissey : lieu où pousse le buis.
Le Chêne, du gaulois cassanos, fut le nom d’une paroisse rattachée en 1830 à celle de Lessard pour      former la commune de Lessard-et-le-Chêne.
Le pommier sauvage, qui sera cultivé ensuite, a donné son nom à La Pommeraie, commune rattachée à celle de Saint-Désir, près de Lisieux.
Le pin est un arbre peu répandu qui a cependant laissé une trace dans le nom de la commune de Le Pin.
Plus  au sud du Pays d’Auge, on a vénéré le frêne à Saint-Martin-de-Fresnay ainsi que le tilleul dans la paroisse du Tilleul rattachée  en 1831 à la commune de Saint-Georges-en-Auge.
Au XVe siècle, à Montviette, la vente d’une parcelle de bois pour  la production de vaisselle en bois de poirier tourné  montre que cet arbre poussait à l’état sauvage dans les bois avec le pommier, le merisier et le bouleau : « toute la vesselle de boys que le ledit vendeur pourra faire pour le pris de chacun cent d’escuelles et plateaux de perier »  (Tabellionnage de Longny, 11 décembre 1482 – Archives départementales de l’Orne)

Les tilleuls à petites feuilles de l'ancien cimetière de la paroisse du Tilleul rattachée à Saint-Georges-en-Auge en 1831
Marronniers à l’entrée des fermes

À la fin du XIXe siècle, des marronniers  ont été plantés à l’entrée des fermes fromagères. Cette économie nouvelle qui allait faire la renommée du Pays d’Auge a aussi marqué le paysage. Ces arbres ont une durée de vie de deux cents ans. Ils sont désormais menacés et  mériteraient d’être sauvegardés.

Vieux arbres et arbres sacrés

Au XIXe siècle, le naturaliste rouennais Henri Gadeau de Kerville parcourt la Normandie à la rencontre de vieux arbres vénérables.

Il les photographie, les identifie, les mesure, et publie ses travaux dans le Bulletin de la Société des amis des sciences naturelles de Rouen. (Coll. Montviette Nature)

Chêne porte-gui Isigny-le-Buat (50) photographié le 24 avril 1898 par Gadeau de Kerville

Quelques arbres ont marqué autrement l’imaginaire des habitants, comme le « chêne aux chiffes »  au Pré-d’Auge, le « chêne à l’image » de  Barneville-la-Bertran ou de Friardel. Trois chênes sacrés : le « Gros chêne » de Friardel abritait une statue de la Vierge, celui de Barneville-la-Bertran celle de saint Jean-Baptiste. Et le chêne du Pré-d’Auge est encore aujourd’hui au centre d’un pèlerinage pour demander de l’aide à saint Méen, patron de la paroisse et saint guérisseur.

Chêne à l'image à Barneville-la-Bertran aujourd'hui disparu
Le Gros chêne à Friardel avec son enclos et sa Vierge
Le "Gros chêne" aujourd'hui

Symbole d’éternité, l’if a été planté dans la plupart des cimetières. Les tempêtes de 1987 et de 1999 en ont abattu de très anciens qui n’ont pas été remplacés.
À Lisieux, une aubépine a servi de limite de territoire entre la cathédrale et l’abbaye du Pré. On l’appelait l’ « épine du chapitre ».
À Préaux-Saint-Sébastien, l’ « épine à la dame » près de l’église rappelle un événement de la confrérie de Charité de la paroisse.
À Saint-Vaast-en-Auge, en novembre 1919, la commune et les anciens combattants plantent un « arbre de la Victoire », toujours vénéré.

Plantation de l'arbre de la Victoire, novembre 1919 à Saint-Vaast-en-Auge. Carte postale (coll. Montviette Nature)
Le cèdre planté en 1919 préservé dans l'enclos du monument aux morts
Le chêne à l’image de Barneville-la-Bertran /Arthème Pannier

 

(Extrait du carnet n°126, conservé à la Société historique Lisieux)
Arthème Pannier (1817-1882) cofondateur de la société historique de Lisieux écrit :
Barneville
Sur le bord de l’ancien
chemin vicinal qui conduit à la route d’Honfleur
chemin de Barneville à Équemauville,
à Honfleur se dresse
un vieux chêne plus que
séculaire dont il ne reste plus que le vieux tronc
qui est creux, ce tronc
renferme une petite niche
qui contient une statue
de saint Jean (Légende)
Autrefois on allumait
un feu de joie auprès
de ce vieux chêne,
un feu de joie que
le clergé bénissait

À peu de distance du
village de Barneville
au pied d’un coteau boisé
se dresse un vieux chêne
dont les branches tuteurs
couvrent de leur feuillage
une statuette de St Jean
placée dans une niche que
renferme le tronc creux du
chêne appelé dans le pays
chêne de l’image.
Les vieillards du pays racontent que
toutes les nuits, à minuit, Satan
empruntant une forme humaine
apparaît au pied de
ce chêne.
Malheur à ceux qui passaient
à cette heure (à cet endroit) au
pied du vieux chêne.

Jules Oudin, pépiniériste exceptionnel

Toute sa vie, Jules-Auguste Oudin aura été un précurseur et un innovateur dans le domaine de l’horticulture,  la pépinière et l’obtention de variétés florales.

En 1838, il est directeur de la toute jeune Société d’émulation de Lisieux. Il a tout juste 19 ans. En 1866, il fonde la Société d’horticulture. Puis  il installe à La Pommeraye, sur la commune de Saint-Désir, l’une des plus grandes pépinières de France capable de fournir les végétaux les plus rares. Un parcours à donner le tournis…

 

Jules Oudin est né le 22 juillet 1819. Dès son plus jeune âge, il est passionné de botanique. Ce jeune fils de maraîcher de Lisieux n’ayant reçu qu’une instruction primaire  va parcourir l’Europe pour parfaire sa formation. Au cours de ses voyages et de ses séjours en Angleterre et en Écosse, il rencontre les meilleurs botanistes et horticulteurs. Ainsi, dès 1831, Victor Leroy, découvreur d’arbres américains rentré des États-Unis, le forme à la connaissance de ces plantes nouvelles venues d’outre-Atlantique.
À Lisieux, lors de l’exposition d’horticulture de septembre 1840, Jules-Auguste Oudin présente 240 variétés de dahlias obtenues en Angleterre et ailleurs en Europe. Jusqu’alors la culture du dahlia était réservée à des amateurs éclairés… Il montre aussi son savoir-faire avec des arbres fruitiers sélectionnés : les poires ‘Beurré royal’, ‘Urbaniste’   et  ‘Fortunée’  qui mûrissent en janvier.

Nouveau plan de Lisieux montrant la pépinière de Jules Oudin à La Pommeraye, commune de Saint-Désir

 

La pépinière de La Pommeraye

Son établissement de vente est situé au 41 du boulevard Sainte-Anne où son père exerçait auparavant comme maraîcher. Vers 1855, afin de s’agrandir, Jules-Auguste Oudin transporte ses serres et ses massifs à Malicorne, puis à La Pommeraye sur la commune de Saint-Désir, où il crée un établissement horticole grandiose présenté en ces termes dans un  Guide des étrangers : « C’est à La Pommeraye que se trouve ce vaste et magnifique établissement horticole qui n’a pas de pareil en France et qui a été créé par M. Jules Oudin. »  La taille moyenne des pépinières de Normandie est de 2 à 10 hectares. Pour aménager la sienne,  il défriche les 55 hectares du Bois l’Évêque sous les railleries des propriétaires voisins. Dans cette pépinière aux dimensions hors norme, il élève des conifères de tous les pays,        acclimate des arbres et des arbustes rares.
En 1866, il fonde la Société d’horticulture de Lisieux.

Plusieurs catalogues de roses sont conservés à la bibliothèque de Genève, Suisse
Obtenteur de rhododendrons et de roses

Il crée plusieurs roses, dont au moins une lui a survécu même si elle reste introuvable à ce jour en Europe : la  rose ‘Génie de  Chateaubriand’. Il serait le créateur de plusieurs sujets disparus :
‘Mademoiselle Cillard’ 1852, ‘Joséphine Oudin’, ‘Madame Oudin’, ‘Duchesse de Normandie’ 1846, ‘Triomphe d’Oudin’ (ou ‘Triomphe d’Oullins’) 1850.
Il rencontre  Alexandre Dumas et échange des lettres sur les origines du pommier et du nom de la paroisse de La Pommeraye. Ces lettres ont été  publiées dans  le Dartagnan  du 3 mars 1868, le journal d’Alexandre Dumas. Puis il va devenir         « hybrideur » de rhododendrons, une technique à peine mise au point. Aujourd’hui le ‘Boule de neige‘  (1878) est encore commercialisé et apprécié des paysagistes.

Hortalia, bibliothèque numérique de la SNHF

D’abord baptisée ‘Rose Chateaubriand’ en 1848, créée par Jules et Gabriel Oudin, elle est renommée ‘Génie de Chateaubriand’ dès 1849. Une rose à rechercher…

Expositions à Paris

Sa première exposition à Paris  en 1867 est très      remarquée. Mais c’est en 1878 qu’il va réaliser un véritable exploit : depuis La Pommeraye, il transporte au Trocadéro et sur le Champ-de-Mars            42 000 arbres et arbustes adultes, en pots ! La liste en est démesurée : 112 variétés de houx, 82                espèces de chênes, 468 types de conifères et, particulièrement remarqué, le Thuya gigantea dont Jules  Oudin est le seul détenteur en Europe. Exposés  pendant  six mois, les arbres sont ensuite achetés par l’État et installés à Boulogne, Vincennes et au Jardin des plantes. Il est promu chevalier de la Légion d’honneur. Son retour à Lisieux est fêté par un banquet  donné dans les      salons de l’hôtel de ville.
Oudin prépare de nouveaux projets et agrandit encore la pépinière.  Mais, alors qu’il visite une pépinière près de Beuzeville avec son fils Louis, il meurt foudroyé d’une rupture d’anévrisme. Il sera enterré dans le cimetière de Saint-Désir dans le carré des Oudin le lundi 30 août 1882.

Un Sequoia sempervirens encore en place dans la pépinière disparue

 

Sa mort subite l’a empêché de transmettre son œuvre à un successeur. Ses deux garçons, Victor et Louis, vont tenter néanmoins de maintenir l’activité au niveau d’exigence que Jules-Auguste avait fixé, mais  la pépinière finira par disparaître autour de 1910.
La famille ne laisse pas de traces dans la région et les souvenirs de cet incroyable établissement s’effacent tout doucement. À La Pommeraye, nous avons seulement retrouvé un Sequoia sempervirens de  plus de 20 mètres de haut.

Retrouver la rose ‘Génie de Chateaubriand’

À Lisieux

Au milieu du XIXᵉ siècle, le jardin de l’Évêché de Lisieux  est entièrement planté de roses prestigieuses ou nouvelles. Plus de 300 variétés y sont réparties selon un ordre qu’a soigneusement noté Arthème Pannier, membre de la Société d’émulation. Ce document  est conservé à la Société historique de Lisieux.

Beaucoup de ces roses sont des obtentions des célèbres rosiéristes caennais : Pierre Oger et Gustave Thierry. Une toute nouvelle rose a été obtenue par les pépiniéristes lexoviens Jules et Gabriel Oudin : ′Génie de Chateaubriand′.

Jules-Auguste Oudin s’est exercé très tôt à la technique des hybridations et a obtenu, auparavant,  des roses sans doute aujourd’hui disparues : ‘Perpétuelle Lindsey  en 1845, hybride perpétuelle à grande fleur rouge pourpre, nuancée de rouge vif au centre, ‘Duchesse de Normandie’ en 1846. En 1850, il créera ‘Triomphe d’Oudin’, également introuvable.

« Une rose nouvelle »

Dans le journal Le Normand (journal de Lisieux et de Pont-l’Évêque) du 20 octobre 1848, on peut lire : « Le Calvados est un des départements de la Normandie où l’horticulture est le plus en progrès. La Ville de Lisieux surtout se distingue par ses améliorations horticoles. Voici en quels termes M. Victor Pâquet parle d’une nouveauté florale obtenue dans notre ville. « Rose Chateaubriand » – MM. Oudin de Lisieux, nous adressent une Rose très remarquable, à laquelle ils se proposent de donner le nom du grand littérateur dont l’histoire perpétuera à jamais le souvenir. Cette Rose appartient à la section des Perpétuelles-Hybrides […] Nous considérons leur Rose comme l’une des plus belles fleurs connues. Elle est d’un rouge ou plutôt d’un violet-évêque des plus beaux, et très odorante. »

« Les boutons ont le pédoncule très allongé, et forment un magnifique bouquet, qui succède à la fleur du centre, laquelle est très grande. Cette belle plante sera figurée dans l’Instructeur-Jardinier pour lequel nous nous sommes empressés de la faire peindre aussitôt l’avoir reçue de Lisieux. »

« Une rose aux reflets de velours noir »

La rose a été peinte en 1848, à la demande de Victor Pâquet, par le peintre L. Constans, probablement Léon Louis Aristide Constans (1815 1871) et la description du rosier a été publiée dans de nombreuses revues d’horticulture :

Dans la Revue horticole du 15 avril 1850, la description est signée Oudin (p. 141-142) :
« Végétation vigoureuse ; rameaux droits, à écorce lisse, garnis d’aiguillons arqués en dessous, rougeâtres sur les jeunes rameaux et prenant une teinte grise sur les anciens, acérés, se détachant très facilement […].Les feuilles sont planes en dessus, vert clair comme argenté en dessous ; elles sont presque toujours composées de 7 folioles, rarement de 5 […].  Les fleurs se développent à l’extrémité des branches. […].La fleur n’a jamais moins de 0m,09 à 0m,40 de diamètre, quelquefois davantage ; les pétales sont très amples et imitent par leur forme une coquille ; leur dimension diminue insensiblement de la circonférence au centre, lequel se trouve formé de pétales roulés en couronne.

Hortalia, bibliothèque numérique de la SNHF

La couleur dominante est d’un rouge ou plutôt d’un violet évêque des plus beaux ; des reflets écarlates et des nuances de velours noir en rehaussent encore l’éclat ; le revers des pétales est d’un lilas pâle comme argenté. »

Les descendants de Génie de Chateaubriand

La rose grimpante ′Veilchenblau′ a été obtenue, en 1909, d’un croisement entre ′Rosa rubifolia′ avec ′Souvenir de Brodissue elle-même de ′Génie de Chateaubriand′.

 

Haricot Petit carré de Caen

Le ‘Petit carré de Caen’, célèbre haricot

Connue à travers toute la France, l’histoire du haricot ‘Petit carré de Caen’ commence en Normandie.

« Pois anglais » dans ses débuts…

La société d’horticulture de Caen organise chaque année des visites de jardins et de parcs. Lors d’une visite du domaine de Fontaine-Henry, vers 1844, les membres s’intéressent au potager de madame la marquise de Canisy, tenu par un certain Brion.  Fier d’une de ses cultures, le jardinier montre ce qu’il appelle le « pois anglais », un haricot à rames sorti des jardins des anciens Prémontrés de l’abbaye d’Ardenne près de Caen.

Le président de la société d’horticulture, Gustave Thierry, est fasciné par cette nouveauté. Il envoie une note enthousiaste aux sociétés voisines, disant : « Cet excellent légume, le meilleur sans contredit, est essentiellement normand et de plus bas-normand… Son grain est petit, aplati aux extrémités, presque carré, d’où un autre nom : le Petit carré. »

… le ‘Petit carré de Caen’ devient une star.

Ses qualités de mangetout  prolifique, fondant, et la conviction de Gustave Thierry vont en faire une variété emblématique. Il envoie des graines aux sociétés d’horticulture. Ainsi, à l’automne 1868, à Lisieux, a lieu une distribution de graines de haricot nain carré, dit haricot ‘Prédomme’, offertes par Gustave Thierry, conservateur du jardin botanique de Caen.

Fin du XIXe siècle, le semencier Vilmorin-Andrieux l’inscrit à son catalogue et le décrit ainsi : « Cosses vertes, très nombreuses, droites, charnues, très tendres et très marquées par la saillie des grains, de 0m07 à 0m09 de longueur, contenant six ou sept grains blancs, presque ronds, souvent aplatis et obtus aux extrémités… Le litre pèse 820 grammes et 100 grammes contiennent environ 470 grains. »

Le cultivateur grainier A. Lenormand dans son catalogue de 1909 précise : « Une des meilleures variétés de haricots mange-tout. Grain très fin, de qualité tout à fait supérieure, très productif. » Il vend le litre de semence 2,25 F. La maison Rosette à Caen en fait aussi « la réclame »…

Un grain carré...
Au sommet de la gloire

Jusqu’au début des années 1960, le ‘Petit carré de Caen’ est cultivé partout en France.

Une forme naine va aussi apparaître sur le marché des semences. Elle figure encore au catalogue de la maison Bazin Simon de Sourdeval-la-Barre (50), édité en 1924  par René Guesdon, son successeur : « haricot blanc petit carré de Caen, sans rame, mange-tout. Les 100 kg sont proposés au prix de gros de 1300 F. »

Malgré tout,  il n’aura pas le même succès que la variété à rames et sera vite délaissé.

Le déclin

Puis, peu après 1960, pour faire de la place à des souches, des variétés sans doute plus productives, le ‘Petit carré de Caen’ est écarté du catalogue national des variétés et n’est plus commercialisé.

Seuls quelques anciens vont en poursuivre la culture et conserver sa semence. Néanmoins il nous faudra attendre 1991 pour en retrouver la trace : à l’occasion d’une bourse d’échange à la foire aux arbres de Lisieux, une jardinière de Thury-Harcourt offre à Montviette Nature une glane de ‘Petit carré de Caen’ liée par un brin de laine rouge.

Le renouveau

Remise en culture, en 1991,  par un groupe de jardiniers de l’association Montviette Nature, la variété est ainsi sauvée de l’oubli et peut être à nouveau cultivée en Normandie par des jardiniers amateurs. Ce haricot est cultivé et présenté au Jardin Conservatoire du Pays d’Auge à Saint-Pierre-sur-Dives.

Quelques maraîchers l’ont à nouveau adopté dans leurs cultures légumières.

À l’automne 2000, une glane est confiée aux propriétaires du château de Fontaine-Henry pour que le ‘Petit carré de Caen’ retrouve son jardin d’origine.

Louis Gauthier et les fraises de Caen

La fraise de Caen s’est fait une très belle réputation au XIXe siècle…
Depuis le XVIIe siècle, les variétés cultivées étaient peu nombreuses : ′Écarlate de Virginie′, ′Fraisier ananas′, ′Écarlate de Bath′…  jusqu’à ce que des sélections nouvelles s’imposent.
La Normandie  va y jouer un grand rôle avec le fraisiériste Louis Gauthier.

Ecarlate de Bath, Traité des arbres fruitiers, 1768, coll. Montviette Nature
Éloge de la Normandie

La revue mensuelle  Histoire industrielle, dans son numéro du mois de juillet 1909, fait l’éloge de l’œuvre de Louis Gauthier et de la Normandie où Caen est présentée comme la région de culture de la fraise la plus importante de France…

« Louis Gauthier, qui est chevalier du Mérite agricole, est né à Caumont-l’Éventé (Calvados) en 1860. À trente ans, il était jardinier en chef du  château de Grentheville, près de Caen. Et là, il eut l’occasion toute trouvée d’expérimenter sur les fraisiers, la fécondation artificielle et l’hybridation. Il réussit tant et si bien que de la Belle de Meaux, variété des quatre saisons dont il sut marier le pollen avec une variété à gros fruits, il obtint le célèbre fraisier Louis Gauthier (à filets remontants). »   Cette fraise créée en 1896      « possède une fécondité permanente et ainsi se succèdent les récoltes en mai, juin, juillet et jusqu’au mois de novembre ».

Louis Gauthier,  qui est devenu « le  Maire de Grentheville […]  nous explique qu’il y a, dans l’obtention des fraisiers, deux points principaux à viser :
1° Ceux destinés à fournir la fraise du Commerce, doivent donner un fruit d’un beau rouge, très gros et d’une grande fermeté, afin de pouvoir se transporter aisément et faire bonne figure à la vente.
2° Les fraisiers destinés pour la culture, à la clientèle particulière, et dont les fruits seront consommés sur place, doivent donner une fraise très tendre à la chair parfumée. Plus mièvre peut-être que les autres, cette fraise est d’une délicatesse infinie, d’un parfum capiteux – si tant est qu’on puisse s’enivrer d’un tel parfum !
Nous dirions volontiers que la fraise du Commerce est comme ces appétissantes et plantureuses filles des champs, dont l’exubérante santé éclate de toutes parts ; tandis que la fraise bourgeoise, celle qui aura les honneurs de la consommation sur place, est plus aristocratique, plus fine dans ses attaches, plus pâle dans ses coloris, plus tendre dans sa chair, plus exquise et plus raffinée, comme le sont nos délicates parisiennes…

"Fraise blanche" dite "fraise bourgeoise" à consommer sur place ?
Une fraise rose...

L’éducation des fraisiers est donc toute différente selon ce que l’on veut obtenir ; si la Fraise Louis Gauthier est la plus grosse et la plus productive des fraises connues, la Merveille de France est venue, il y a deux ans, lui disputer les lauriers que la première avait conquis de toutes parts. »

Les variétés créées par Louis Gauthier

Louis Gauthier a créé plusieurs centaines de variétés de fraisiers « qui se sont emparées des fertiles terrains de Caen ». Chaque année, 60 000 pieds sont expédiés « sur les deux continents… pour aller s’acclimater dans les pays les plus lointains ». Mais que sont devenues les obtentions de Louis Gauthier, parmi lesquelles la ′Tardive de Caen′, l’ ′Arlette de Normandie′, la ‘Châtelaine de Grentheville’ ? La fraise ′Louis Gauthier′ figurait dans les  catalogues A. Lenormand en 1909 et E. Rosette en 1928 aux côtés de la fraise ‘Ville de Caen’. La ‘Louis Gauthier’ décrite comme  à «  très gros fruits blanc-rosé» semble ne plus être détenue que par quelques collectionneurs.

Fraise de Caen, catalogue Rosette, Caen, 1928, coll. Montviette Nature
Publicité Louis Gauthier, Bulletin de la société d'horticulture de Caen

Dans les jardins de Normandie est toujours cultivée une fraise à chair blanc-rosé très parfumée. Cette variété, qui n’a pas été identifiée, serait-elle une des obtentions de Louis Gauthier ?

Les épines

En Normandie, l’aubépine partage avec le prunellier le nom d’ « épinette », qui désigne un buisson épineux.

Les épines servent à « clore » 

Les épines étaient utilisées pour clôturer les haies. Dans sa délibération du 23 décembre 1859, le conseil municipal de Saint-Pierre-sur-Dives fixe les « tarifs des droits à percevoir sur le marché, sous les halles, dans les rues et places publiques de la ville, soit 0,40 franc par 6 mètres de terrain occupé, ou censé l’être, par chaque charretée d’épine noire pour la clôture des haies… ».

A Montviette, un chemin creux qui part du bourg et monte vers le plateau s’appelle le « chemin de l’Épinette ».

Le tour des mares doit être infranchissable

La plupart des mares qui ont été creusées sur les plateaux du Pays d’Auge ont été protégées par des épineux. On les appelle les « mares closes ». L’arbuste le plus fréquemment planté est le prunellier, mais on rencontre aussi de l’aubépine. Sur le bord du chemin, la haie doit être impénétrable.

Autrefois, la haie fixait la limite de la propriété de la parcelle, mais il arrivait qu’un seul pied d’épine suffise à la borner.

Son bois très dur était utilisé par les tourneurs pour confectionner de la vaisselle en bois.

L’épine blanche et l’épine noire

L’épine noire n’est autre que le prunellier (Prunus spinosa) aux dards extrêmement piquants.

Elle est en fleur dès le mois de mars, tandis que l’épine blanche fleurit en mai. On dit que « quand l’épine blanche fleurit, le froid revient ».

Photo Rodolphe Murie
L’épine à la Vierge

L’aubépine (Crataegus laevigata et Crataegus monogyna) est un arbre consacré à la Vierge, appelé aussi « épine à la Vierge ». Il  était planté près des lavoirs. Les mères y  mettaient à égoutter les linges des nouveau-nés afin de les protéger.

Près de Saint-Pierre-sur-Dives, pour le traitement des rhumatismes, on recommandait de « frictionner l’articulation douloureuse avec des fleurs d’aubépine ».

Au Mesnil-Durand, le fruit de l’ « épine blanche », préparé en confiture, soignait la bronchite.

L’Épine à la dame

Un arbre appelé l’ « Épine à la dame » est toujours visible à la sortie du village de Préaux-Saint-Sébastien pour rappeler un drame survenu ici au milieu du XVIIe siècle. Dans l’église, une plaque rappelle également cet événement tragique. À l’issue du pèlerinage à Préaux-Saint-Sébastien, deux groupes de pèlerins  quittaient l’église. Mais  l’un voulut devancer l’autre. Dans la mêlée qui s’ensuivit, un homme de la procession de Falaise provoqua la mort d’une femme de la procession de Ticheville.

Le tribunal ecclésiastique décida que la ville de Falaise ne viendrait plus à Préaux, mais qu’elle enverrait chaque année, en réparation, une délégation de bourgeois et de deux prêtres. Ils s’arrêteraient devant l’épine plantée à l’endroit de la tragédie, sans aller plus loin.

Dans les jardins et les parcs fleurit l’épine rose parfois double…

Choux normands

À la fin du XIXe siècle, la terre normande a vu se créer de nombreuses variétés de légumes parfaitement adaptés aux conditions climatiques. Les choux y ont eu la meilleure part. Que sont devenues ces variétés  locales ?

Chou grappé de Cherbourg

Chou grappé de Cherbourg, chou prompt de Tourlaville, chou pommé de Mortagne blanc,  Milan très hâtif de Caen, hâtif de Dieppe, pommé de Tinchebray, de Mortagne à côtes violacées… Peut-on encore espérer retrouver quelques-unes de ces variétés ?

Des passionnés de jardin et de patrimoine se sont lancés dans cette aventure. À ce jour  ont été retrouvés le Tourlaville, le chou pommé de Louviers et un chou d’Ouessant qui pourrait être le « palmier du Bocage » cité par Jules Lecœur.

Nous avons retrouvé les catalogues de cultivateurs grainiers :

  • René Guesdon, successeur Simon Bazin, à Sourdeval-la-Barre
  • A. Lenormand à Caen
  • E. Rosette à Caen
  • André Heusse, successeur maison Bassière, à Lisieux
Catalogue Guesdon-Bazin, Sourdeval-la-Barre, 1924 :
  • Chou grappé de Cherbourg
  • Chou prompt de Tourlaville, très hâtif, graine cultivée dans la Manche
  • Chou pommé de Mortagne blanc
  • Chou pommé de la Trappe gros
  • Chou pommé de Tinchebray
  • Chou de Mortagne à côtes violacées
  • Chou  Milan très hâtif d’Avranches
  • Chou  Milan très hâtif de Caen
  • Chou Milan hâtif de Dieppe
  • Chou Milan pied court d’hiver de la Manche
  • Chou-fleur dur de Cherbourg
Catalogue  A. Lenormand, Caen, 1909 :
  • Chou pommé  blanc de Tourlaville, (vrai)
  • Très hâtif  ‘Lemarchand’, obtenu par M. Lemarchand, l’un de nos principaux cultivateurs maraîchers, qui le cultive en très grandes quantités et en plein champ
  • Chou grappé de Cherbourg
  • Chou pommé tardif gros, pied court de la Manche
  • Chou Milan gros, pied court de Caen, hâtif, extra
  • Chou Milan ordinaire, pied court de Caen, hâtif, extra
Catalogue  E. Rosette, Caen, 1928 :
  • Chou cabus précoce de Tourlaville (variété très cultivée en Normandie pour la production de printemps)
  • Trois choux de deuxième et d’arrière-saison : grappé de Cherbourg, pomme moyenne, excellente variété à planter serré ; de Mortagne, variété à grand rendement, très cultivée en Normandie ; chou pommé tardif de la Manche
  • Chou de Milan court hâtif de Caen, très bonne variété un peu hâtive, craint un peu les gelées
  • Chou de Milan ordinaire de Caen, variété très recommandable, pomme moyenne dure, de bonne qualité, résiste bien au froid
  • Chou brocolis tardif de Caen, pomme énorme,  se récolte en mai
Catalogue  André Heusse, succ. maison Bassière, Lisieux, 1937 :
  • Chou  Milan d’Avranches
  • Chou pommé de Louviers extra, récolte de Louviers, (vrai)
  • Chou pommé de Tourlaville, (vrai) extra
  • Chou grappé de Cherbourg
  • Chou pommé tardif Mortagne, extra
  • Chou pommé tardif de la Trappe
  • Chou pommé du Pin
  • Chou de Milan ou pommé frisé d’Avranches, hâtif
  • Chou de Milan ou pommé frisé de Caen, extra
Catalogue Le Paysan, 1947 :
  • Chou très hâtif de Louviers (variété se rapprochant du chou Cœur de bœuf moyen mais à pomme plus large et plus arrondie, un peu moins précoce)
  • Chou pommé précoce  de Tourlaville (Prompt de Caen). Variété à pomme assez haute. Convient pour la culture de primeurs précoce et vigoureuse
  • Chou Cœur de bœuf gros, chou de Cherbourg, chou grand-père
  • Chou  de Mortagne blanc. Pied court, belle grosse pomme aplatie et blanche
Graines Caillard , Vimoutiers, 1937 :
  • Chou de Mortagne blanc
  • Chou de Tourlaville
Culture de choux verts :  chou canne  et chou bouture 

 « Le chou cavalier, ou chou en arbre, peut atteindre jusqu’à deux mètres de hauteur. C’est avec la tige de cette variété que l’on fait les Cannes de Chou, de vente courante à Jersey et sur le littoral de la Normandie. » (Désiré Bois,  Les plantes alimentaires chez tous les peuples et à travers les âges,  Histoire, utilisation, culture, Vol. I, Paul Lechevalier, Paris, 1927)

Dans l’Orne, on cultive un chou cavalier, le « chou canne ». Les feuilles sont données à manger aux lapins. La tige est courbée, puis séchée pour en faire une canne solide et durable.

« Les choux verts sont demeurés le légume favori du paysan et de bien des citadins. Hauts souvent de plus de six pieds, leurs feuilles vert tendre, où la pluie et la rosée sèment des perles d’argent, s’épanouissent en panache au sommet du tronc élancé, comme celles d’un palmier. De là sans doute le nom de palmiers du Bocage qu’on leur a donné. Il n’est pas un jardin qui n’en ait de larges carrés ; chaque jour, soir et matin, la ménagère les plume pour la soupe, pour l’abreuvée des bestiaux et des porcs, qui les mangent crus, mincés et mêlés à l’eau de son et de farine. » (Jules Lecœur, Esquisses du bocage normand, 1883)

Dans les jardins du Pays d’Auge, on cultivait deux espèces de chou perpétuel qui fournissaient toute l’année des pousses bien vertes : le « chou bouture » à feuilles lisses appelé aussi « chou des familles » et le « chou bouture »  à feuilles frisées.

Chêne et gland

Les chênes produisent des glands dont on se servait pour nourrir les bêtes. Mais, attention, ils peuvent aussi être dangereux… 

Le Quesnay

Le Quesnay, Rouvres,  le Chêne au loup  et le Chêne à la Vierge  à Marolles : autant de noms de paroisses ou de lieux-dits qui montrent l’importance et l’implantation de cet arbre en Pays d’Auge.

Paniers en feuille de chêne

Son bois est toujours recherché pour les fabrications les plus nobles : les meubles, les parquets. Lors des enquêtes menées sur l’histoire des arbres et de leurs petits usages, les anciens ont aussi révélé : « On fabriquait les paniers à pommes avec la feuille de chêne. On prélevait de jeunes tiges sur des souches de chênes. Les brins étaient ensuite fendus et tressés. » Sainte-Marguerite-de-Viette

 « L’hiver, on donnait des glands à manger aux lapins, mais on prenait soin d’enlever la petite pointe au bout du gland. »  Grandmesnil

« Pendant la guerre, on a fait du café avec des glands grillés, mais ça donne un café amer. »

« Quand les veaux avaient la diarrhée, on allait chercher de l’écorce de chêne que l’on faisait chauffer       dans le lait. »  Ou bien :  « On faisait une tisane de tan de chêne que l’on donnait aux veaux qui avaient la diarrhée. » Saint-Georges-en-Auge

À la fin de l’année

« À la fin de l’année, le maître nous faisait cirer les tables d’école avec de la pomme de chêne. » Lisieux        La « pomme de chêne » n’est pas un fruit mais la gale provoquée par la ponte d’une petite guêpe, le      cynips, dans un rameau de chêne.

Le gland rouge

Mais ce fruit  peut être dangereux. En 2013, des chevaux et des bovins se sont intoxiqués pour en avoir trop mangé sous les haies. Les anciens racontent que le moment où il est le plus toxique, c’est au début du printemps « quand le gland est rouge »…

Un éleveur a perdu cinq bœufs qui avaient mangé des glands. L’autopsie du vétérinaire a indiqué que leurs intestins étaient complètement durcis par le tanin.

Aspérule odorante ou petit muguet

Étrange petite plante sauvage qui ne sent rien lorsqu’elle est fraîche et qu’il est nécessaire de laisser sécher pour en sentir le parfum. En redécouvrir les usages…

Sous les hêtres

L’aspérule odorante (Galium odoratum) est une plante discrète des sous-bois de feuillus. En forêt de Montpinçon (Calvados), elle pousse sous les hêtres et les chênes en touffes serrées. En mai, sa floraison est remarquable : ses petites fleurs blanches en étoile tapissent le pied des arbres.

Mais paradoxalement elle ne sent rien, ou presque, quand elle est fraîche. Son arôme se dégage lorsque l’on coupe la fleur et qu’elle commence de sécher. La plante dégage alors un parfum d’amande.

Muguet des armoires

Autrefois, en Basse-Normandie,  les fleurs et le feuillage séchés de l’aspérule étaient glissés en bouquets enveloppés de papier de soie entre les piles de linge rangées dans les  armoires pour éloigner les mites, d’où son nom de « muguet des armoires ». Le botaniste normand Louis-Alphonse de Brébisson ajoute, dans sa Flore de la Normandie en 1835, qu’il a entendu  qu’on l’appelait  « petit muguet ».

Elle fut tellement utilisée que les Normands l’ont cultivée au jardin. Culture facile à conduire.

En cuisine

Le chef cuisinier Jean-Marie Dumaine, originaire de Tinchebray, exerce ses talents en Allemagne. Il ne cuisine que les plantes sauvages. En 2012, pour son retour dans son pays natal, et avec la complicité de Montviette Nature, il avait préparé une délicieuse crème à l’aspérule. La veille, il avait parfumé le lait chaud en y  laissant, toute la nuit, des feuilles et des fleurs sèches d’aspérule. Le lendemain, après l’avoir égoutté, il avait préparé une crème aux œufs selon une recette traditionnelle.

Dangers et vertus de l’absinthe

Malgré sa mauvaise réputation, l’absinthe a été cultivée dans les jardins de Normandie, mais pour de curieux usages…

Au banc des accusées

En 1906, la Ligue nationale contre l’alcoolisme tempête contre l’usage de l’absinthe : « Elle rend fou et criminel, fait de l’homme une bête et menace l’avenir de notre temps. »

À la fin du XIXe siècle, la consommation abusive de l’absinthe distillée est responsable de formes de folie qui amènent les autorités à l’interdire à partir du 16 mars 1915.

Cette mesure restera en vigueur pendant 96 ans.

Et pourtant, pourtant…

Au  XIIe siècle, l’usage de la plante (Artemisia absinthium) était préconisé par sainte Hildegarde qui lui accordait de nombreuses vertus :                                   « Vin d’absinthe en friction sur la tête jusqu’au matin avec un bonnet de laine

Pour éclaircir les yeux, donner un élixir d’absinthe fait de vin cuit dans du miel et de jus d’absinthe

Troubles digestifs, hypertension

Inflammation des gencives : vin d’absinthe

Pommade contre l’arthrite faite de jus d’absinthe, de graisse de cerf et de bouc.  »

(Hildegarde de Bingen, Physica)

De même, le Livre des simples médecines publié au XIIe siècle recommande l’emploi de l’absinthe contre une douzaine de maux dont les vers du ventre, l’obstruction du foie et la jaunisse, les maux de tête, l’apoplexie…

Le comble est sans doute « contre l’ivresse, donner du jus d’absinthe avec du miel et de l’eau chaude ».

Elle est même appelée herbe sainte

Dans sa Flore populaire de la Normandie en  1887, Charles Joret mentionne le nom d’ « herbe sainte » à propos de l’absinthe dans la région de Condé-sur-Noireau.

Certaines femmes s’en servent de contraceptif. Parfois même, elle entre dans des préparations abortives avec la rue officinale.

On l’appelle aussi l’ « herbe aux vers ». Pour les adultes, les feuilles sont mises à macérer dans du vin blanc.

Aux enfants sujets aux vers, chaque printemps, on fait boire une tisane de feuilles. « J’ai le souvenir d’une boisson très amère », grimace Roland, qui s’était arrêté comme de nombreux visiteurs devant la plante au Jardin Conservatoire à Saint-Pierre-sur-Dives.

À la nouvelle lune…

Au Breuil-en-Auge, Geneviève s’en servait pour mettre ses poules à couver. Elle raconte : «  À la pleine lune, les œufs éclosent bien. Mais, à la nouvelle lune, ça s’en va en s’étiolant… Pour que la poule reste sur ses œufs, on mettait dessous, dans le nid, trois brins d’absinthe fraîche mais bien sèche, en étoile. Alors la poule reste bien sur ses œufs. Il ne faut pas en mettre plus : une fois j’ai mis plusieurs brins, ça l’a entêtée ; elle a laissé ses œufs… »

Pour une bonne couvée, les poussins doivent naître dans la journée, sinon la poule abandonne les derniers œufs à éclore.

On peut lire les ouvrages de Benoît Noël sur l’histoire de l’absinthe aux Éditions BVR.